SCÈNE I
JODELEiT, en chaussons et prêt h se battre.
Oui, tout homme vaillant doit être pitoyable. Et j'ai pitié de toi, souffleteur misérable, Puisque pour le soufflet que tu m'as appliqué. Tu dois être de moi mortellement piqué. C'est la première fois qu'il m'avait, que je sache. L'impertinent qu'il est, donné sur la moustache ; De la façon pourtant qu'il s'en est acquitté, Je le tiens en cela très expérimenté ; Je crois que de sa vie il n'a fait autre chose : Et nonobstant les maux que telle action cause. Tout pauvre que je suis, je lui donnerais bien. Pour souffleter ainsi, la moitié de mon bien. Mais n'est-ce pas à l'homme une grande sottise De s'aller battre armé de la seule chemise, Si tant d'endroits en nous peuvent être percés. Par où l'on peut aller parmi les trépassés ? Le moindre coup au cœur est une sûre voie Pour aller chez les morts ; il est ainsi du foie ; Le rognon n'est pas sain, quand il est entr'ouvert ; Le poumon n'agit çoint, quand il est découvert ; Un artèr coupée. Dieu ! ce penser me tue. J'aimerais bien autant boire de la ciguë. Un œil crevé, mon Dieu ! que viens-je faire ici ? Que je suis un franc sot de m'hasarder ainsi ! Je n'aime point la mort, parce qu'elle est camuse. Et que, sans regarder qui la veut ou refuse, L'indiscrète qu'elle est, grippe, voûsît ou non, Pauvre, riche, poltron, vaillant, mauvais et bon.
Mais je suis trop avant çour reculer arrière, C'est à faire en tout cas à rendre la rapière, Doncque bien loin de moi la peur et ses glaçons, Je veux être de ceux qu'on dit mauvais garçons. Mon cartel est reçu, je n'en fais point de doute ; Mon homme ne vient point, peut-être il me redoute. Hélas ! plaise au Seigneur qu'il soit sot à tel point , Qu'il me tienne mauvais, et ne se batte point ! Mais les raisonnements sont tout à fait frivoles, Où l'on a plus besoin d'effets que de paroles. Animons notre cœur un peu trop retenu.
Çà, je pose le cas que mon homme est venu. Nous avons dégainé, nous sommes en présence ; Tâchons de lui donner au milieu de la panse. Bon pied, bon œil, et flic, et flac, tiens, c'est pour toi, Zest, j'ai paré ton coup; courage, il est à moi. Tu recules, poltron I pare cette venue ; Plus bas, plus bas, coquin, j'ai défendu la vue. Aie, aie, j ai l'œil crevé : non, je me suis trompé. La peste, le grand coup dont je suis échappé 1 Mais tu me payeras la peur que tu m'as faite.
Il faut réciter ces Ters-là vite, avec toale l'ardear et la vivacité
d'un homme qui se bat.
Bon, ce coup-là sans doute a percé sa jacjuette ; Bon, le voila perdu ; bon, me voilà sauve. Car de ce premier coup son œil droit est crevé ; Mais il en faut avoir l'une et l'autre prunelle. Que ferai-je sans yeux? Tu prendras une vielle. Ah ! pardon, Jodelet. Non, non, il faut mourir. Ah I de grâce, pardon. Meurs, sans plus discourir.