ACTE V, SCENE VII
Le ciel, en lui donnant les qualités d'un ange, Comment l'a-t-il soumise à ce malheur étrange ? Et comment çense-t-il que sans impiété, On puisse voir souffrir une telle beauté?
D. PÉDRO
N'irritons point le ciel, qu'il ne nous en punisse ; Ma fille guérira, s'il faut qu'elle guérisse.
Haussant la voix.
Eh bien ! que dites- vous de ce nouvel époux ?
LUCIE, faisant semblant de ne le pas entendre.
H n'est pas à propos de me tâter le pouls ; Bon, si j'avais la fièvre.
D. PEDRO
Elle est tout à fait sourde.
LUCIE
Je sens certaine humeur aussi froide que lourde, Qui me tombe en l'oreille avec mille douleurs.
D. PEDRO
Je suis père, excusez si je verse des pleurs. Ma fille ?
LUCIE, faisant un cri perçant, qui fait tressaillir tout le monde. Haussant sa voix,
Aiel aie! aie! aie!
D. PfiDRO. ,
Peste! comme elle crie, J'en ai tout tressailli.
Moins de bruit, je vous prie.
Je ressens dans l'oreille un si cruel tourment. Que je ne pense pas pouvoir vivre un moment.
BÉATRIX
Vous dormez bien souvent la tête découverte. Tous les rideaux levés et la fenêtre ouverte, C'est avoir de l'esprit un peu moins qu'un oison. Mais je crois vous guérir avec une oraison : Elle vient d'un cousin qui fut homme d'église. Qui l'apprit à mon oncle ; et qui l'ayant apprise. En fit part à ma mère ; elle qui savait tout. En me la récitant souvent jusques au bout. Me la fit à la fin entrer dans la mémoire ; Mais il faudra jeûner, sans manger et sans boire. Le jour qu'on la dira, puis cacher dans son lit Quatre brins de fougère.
D. PEDRO
Eh bien, as-tu tout dit ?
Lucie en sourit, et se cache d'un linge.
Si je prends un bâton, madame l'idiote,
Je te ferai bien taire; au diable soit la sotte.
J'en aurais pourtant ri dans une autre saison.
HÉLÈNE
Vous en riez, ma sœur, sans doute l'oraison Aura fait son effet.
LUCIE
Mon Dieu, venez me prendre.
J'entre en convulsion.
Ce qu'elle veut entendre, Elle l'entend fort bien ; et vous l'allez bien voir. Ma sœur, mon mariage est en votre pouvoir ; Mon père ne veut pas qu'on fasse l'un sans l'autre. Pour achever le mien, consentez donc au vôtre. Ne m'entendez-vous pas ?
LUCIE, haussant la voix.
C'est pour avoir été Tous les jours au serein, tant qu'a duré Tété.
HÉLÈNE
Je ne dis pas cela.
, LUCIE
Que faut-il que je fasse ?
HÉLÈNE
Ce brave cavalier se présente à la place
Du méchant don Félix ; donnez-lui donc la main.
D. PEDRO
Il est plein de mérite.
Et mon cousin germain.
LUCIE
Aie I aie I le n'en puis plus, ma douleur se réveille ; Tous les élancements que je sens dans l'oreille. Se viennent d'augmenter.
HÉLÈNE
Ma sœur, guérissez-vous :
Mon père le veut bien, vous aurez pour époux Le seigneur don Diègue.
LUCIE
En vérité?