XXII VIE DE SCARRON
La naissance d'un enfant aurait pu rendre moins précaire le sort de Françoise d'Aubigné devenue veuve ^. Mais comment Tespérer, Scarron se trouvant dans Pétat que vous savez, et sa femme, quoi qu'on en ait dit en s^aulorisant surtout d^une médisance de Ninon ^, étant la sagesse même? On fit courir quelques mois après qu'ils furent mariés, le bruit qu'elle serait bientôt mère'. Ce n^élait qu'une plaisanterie qui se renouvela souvent avec toutes sortes de variantes auxquelles Scarron lui-même eut part, et môme assez peu décemment^.
* Francine devait bien l'eu gronder lorsqu'ils se retrouvaient seuls. Ramener la décence dans cette maison au trop libre parler fut, en effets son rôle bien plus encore que ce n'avait été celui de sœur Céleste. Elle s'en acquitta de la plus merveilleuse manière, avec une distinction et une maturité précoce qui laissaient déjà pressentir la haute raisou de celle qui devenue reine m ipe.tto^ majesté anonyme, était respectueusement mais bien bas appelée par tous (( Votre Solidité. »
Pendant les huit années qu'elle vécut avec Scarron, à l'hôtel de Troyes d'abord, puis au Marais, rue Saint-Louis, au coin de la rue des Douze-Portes, oti leur installation fut définitive, on peut dire qu'il n'y eut que par elle dans ce logis du burlesque, dont l'esprit était le seul apport, charme et bon sens, savoir-vivre et ressource, en prenant ce dernier mot dans l'acception la plus honnête. Sa beauté attira chez Scarron toute une cour, que sa tenue parfaite sut laisser à distance, mais sans la décourager assez pour qu'elle ne revînt pas.
Les plus beaux carrosses, tels que.celui du maréchal d*Albret, assiégeaient la porte de Scarron, et la rendaient, comme il àXi^\ « vénérable à tous les habitants de la rue Saint- Louis. »
A certaines heures il y avait encombrement de visiteurs dans ses chambres. Autrefois on venait chez lui par curiosité, comme on va voir un ours, ou l'éléphant de la foire ^; maintenant on accourait pour admirer la beauté de madame, et s'émerveiller de son bon sens, qui en ce temps-là s'égayait d'esprit. 11 ne brillait jamais si bien qu'à ces dîners en pique-nique, a repas de pièces rapportées, )> comme Scarron les appelle*^ où chacun apportait soit son plat, soit sa bouteille, et dans lesquels, faute d'un entremets, Scarron, pour remplir le vide, avait quelque gaillardise toute prête, et sa femme quelque joli conte de ses voyages.