ACTE IV, SCÈNE V
JODELET
Fût-ce la nuit?
D. FEBNÂNIX.
La nuit.
JODELET
Se batte qui voudra :
Puisque sans voir il tue, alors qu'il me verra, Que pourrais-je durer contre un tel Matamore? Et de plus, voulez-vous que je vous dise encore L'avantage qu'aurait ce dangereux garçon? C'est que cet enragé sait déjà la façon Dont il faut dépêcher ceux de notre lignage.
D. FERNAND
Pensez-vous, don Juan, avoir bien du courage?
JODELET
Oui-dà, j'en ai beaucoup, et n'en ai que du bon. Dites-moi seulement, où le trouvera-t-on ? Est-il bien loin d'ici ? Se fera-t-il attendre ? Savez-vous son logis? Le pourra-t-on apprendre? Et son nom quel est-il ?
D. FERNAND
Don Louis de Rochas.
JODELET
Quoil c'est votre neveu? Je ne me bats donc pas, Puisqu'il a votre nom qui m'est si vénérable; Cette qualité m'est assez considérable Pour me mettre à ses pieds où je le trouverai, Et, si vous le voulez, même je l'aimerai.
D. FERNAND
Ce n'est pas tout encore : une seconde offense Vous devrait contre lui porter à la vengeance : Votre sœur a sujet de se plaindre bien fort...
JODELET
Je veux gu'en offensant ma sœur il ait eu tort;
Mais j'ai fait un serment, et n'en déplaise aux dames,
De ne prendre jamais querelle pour des femmes.
D. FERNAND
Vous êtes un poltron, ou je me trompe bien.
JODELET
Au beau-père cela ne doit toucher en rien.
D. FERNAND
Apprenez néanmoins que tout ceci me touche.
JODELET
Beau-père trop hargneux, beau-père trop farouche, Beau-père assassinant, et beau-père éternel.
Qui me vient proposer un acte criminel,
Que vous a déjà fait un misérable gendre,
Que vous tâchez déjà de voir son sang répandre?
Monseigneur Belzébuth, qui vous puisse emporter,
Vous aurait-il chargé de me venir tenter?
Si le danger n'était que d'un simple homicide :
Mais vous voulez sur moi voir faire un gendricide,
Et le faire devant la consommation,
Est certes, don Fernand, très cruelle action.
D. FERNAND
Votre valet tantôt a donné sa parole De se battre pour vous.
JODELET
Qu'il la tienne, le drôle.
Je ne suis point jaloux de le voir plein de cœur.
J). FERNAND
Vous ne vous battez point pour frère ni pour sœur?
JODELET
Il faut être en humeur pour se battre, et je meure Si j'y fus jamais moins que j'y suis à cette heure.
D. FERNAND
Je vous croyais vaillant, je me suis bien trompé.
JODELET
Quand d'un glaive tranchant je serai découpé.
Qu'en sera mieux ma sœur? qu'en sera mieux mon frère?
Laissez-moi donc en paix, homme, singe ou beau-père.
Vous n'avez qu'à chercher autre femme à Madrid.
JODELET
Que vous eussiez aimé pour votre gendre un Cid, Qui vous eût assommé, puis épousé Chimène !
D. FERNAND
N'attendez plus de moi que mépris et que haine, 0 le plus grand poltron qui jamais ait été!
JODELET
Je suis, ô don Fernand, de votre cruauté. Malgré vos noires dents, serviteur très fidèle, Et je le suis aussi de madame Isabelle.
D. FERNAND
Je ne suis point le vôtre, et hors de ma maison Je vous forcerais bien à me faire raison.