ACTE I, SOèNE IV. SSl
Mais ce n'est pas encor sur cela que j*assure
Le fondement certain de cette conjecture;
Une lettre rompue, et qui s'adresse à lui,
De sa poche est tombée à mes yeux aujourd'hui;
Soit qu'il n'en sache rien, comme cela peut être,
Ou qu'il ait fait le coup pour se faire connaître,
Sans témoins je l'ai prise, et le mieux que j'ai pu,
Seule en ai rassemblé chac[ue morceau rompu ;
Non que de mon humeur je sois fort curieuse;
Mais je l'aime, Marine, et mon âme amoureuse
Eût lors tout entrepris pour découvrir au vrai
Pour qui mon cœur faisait son premier coup d'essai :
Ma curiosité m'apprit, à mon dommage,
Qu'un homme tel que lui n'est pas pour le village :
Je vis qu'il s'appelait don Alphonse Enriquez.
Je vis de plus, Marine, en termes fort exprès.
Qu'il va se marier richement à Séville,
Oii l'attend un parti de sa même famille;
Sa mère lui mandait (car c'était de sa part
Que la lettre venaitj que depuis son départ
On n'avait eu de lui ni lettres, ni nouvelles.
Et qu'elle s'en trouvait en des peines mortelles.
Tu peux juger par là de l'état où je suis :
A chasser mon amour je fais ce que je puis ;
Et tant plus à chasser cet amour je m'efforce,
Tant plus dedans mon cœur il prend nouvelle force;
Mais, quelque fort qu'il soit, il cède à ma raison.
Qui doute qu'un jeune homme, et de bonne maison,
Puisse être épris pour moi d'un amour légitime.
Je l'aime, mais non pas assez pour faire un crime.
Et bien que je sois faible à régler mes désirs,
Je ne le veux pas être à choisir mes plaisirs :
Il est vrai que j'abhorre un homme de village,
Et ne puis deviner d'où me vient ce courage.
MARINE
Vous êtes en danger d'être fille longtemps.
n est peu de maris qui ne soient dégoûtants.
MARINE
Et que deviendra donc le fils du vieux Ran^ire?
LÉONORE
Qu'il meure.
MARINE
Et l'écolier?
3Î8 DON JAPHBT D*ARMÉNIE.
LÉONORB.
Qu'il pleure et qu'il soupire.
Je pleure et je soupire aussi de mon côté.
MARINE
Et s'il vous proposait avec sincérité D'être votre mari, feriez-vous l'insensible?
LÉONORE
Ah! ne me parle point d'une chose impossible.
MARINE
Pourquoi non? S'il vous aime, il faut tout espérer D'un homme qui pour vous s'amuse à soupirer. Plutôt que de s'aller marier à Séville, Où l'attend, dites- vous, je ne sais quelle fille. Mais vous vous y prenez de mauvaise façon, Il est tout feu pour vous, et vous êtes glaçon : Cependant vous l'aimez, voyez quelle faiblesse I Par ma foi, si j'étais de quelqu'un la maltresse. Et que ce quelqu'un-là me plût autant qu'à vous, Ce galant déguisé qui vous fait les veux doux, Sans me donner la gêne en sotte villageoise, S'il me disait : Je t'aime; et moi vous, lui dirais-je : Car quand on aime bien, pourquoi dire que non? Vous brûlez tout en vie, et de grâce, à quoi bon Cette rigueur forcée? Aimez-le, s'il vous aime; Je le dis tout de bon, je ferais tout de même. Montrez-lui de l'amour pour augmenter le sien ; Promettez-lui beaucoup, ne lui permettez rien; Si son amour le presse, il faudra bien qu'il chante, Ou son amour pour vous sera peu véhémente; S'il aime jusqu'au point de vouloir épouser. Qu'il le fasse aussitôt : car ce n'est que ruser, D'épouser en papier ou donner sa parole.
LÉONORE
Que je suis malheureuse, et que Marine est folle !