SCÈNE IV
On entend du bruit derrière le théâtre.
LE COMMANDEUR, DON ALVARE, RODRIGUE, DON JAPHET, LÉONORE, MARINE, les gens du commandeur, UN harangueur.
Si tous mes sens sont prêts, qu'on les fasse sortir. Aux dépens de Japhet je veux me divertir ; Don Aivare, instruisez ma nièce.
RODRIGUE
Placé I place I Voici le grand Japhet.
LE COMMANDEUR
Que tout le monde fasse Ce que j'ai commandé.
D. JAPHET, en entrant.
Pascal, Roc, Foucaral,
844 DON JAPHBT B'ARMBNIE.
Dites bien que je suis venu sur un cheval. Les traîtres n'y sont plus. Ahl canailles, canailles. Vous m*avez donc quitté? Par droit de représailles, 11 faut que je vous quitte : ô gibiers de corbeaux! Puissiez-vous devenir chefs-d'œuvre de bourreaux!
•LE COMMANDEUR
Puisque le grand Japhet me rend une visite, Je me tiens très heureux.
D. JAPHET
Monsieur.
D. ALVARE
A son mérite U n'est rien de pareil.
D. JAPHET
Si...
LE COMMANDEUB.
Son nom est connu Partout.
D. JAPHKT.
Je...
D. ALVAUE.
Par trois fois qu'il soit le bienvenu!
D. JAPHET
Messieurs I
D. ALVARE
Le commandeur, mon seigneur et mon maître, Est ravi de vous voir.
D. JAPHET
Mais...
LE COMMANDEUR
Pour bien reconnaître Tant d'obligations, je ne sais pas comment On peut s'en acquitter par un seul compliment.
D. JAPHET
Enfin...
LE COMMANDEUR
Nous tâcherons par notre bonne chère De vous faire oublier la cour.
MARINE
Et moi, j'espère Que le grand don Japhet m'aimera.
Quant à moi, Je lui donne mon cœur, mon amour et ma foi.
. ACTE III, SCBNfi IV. 315
D» JAPHBX.
Ah! messieurs, permettez au moins que je réponde : Trêve de compliments, ou que Dieu vous confonde. Pascal, Roc, Foucaral, parlons à notre tour.
UN HARANGUEUR, toussant^ reniflant et te mouchant, en lontane.
Monsieur ?
D. JAPHET
Ventre de moi! je parierai.
LE HARANGUEUR
La cour Qui vous a vu briller comme le zodiaque, Et qui fit cas de vous comme d'un roi d'Ithaque...
D. JAPHET
0 de ces grands parleurs le plus impertinent! Parle sans le moucher.
LE HARANGUEUR, toujours reniflant et toussant.
J'ai fait incontinent :
La cour donc, dont jadis vous fûtes les délices, De notre grand César Charles-Quint...
D. JAPHET
Quels supplices Suis-je venu chercher 1
LE HARANGUEUR
La cour donc, où jadis Chacun vous regarda comme un autre Amadis, Alors que...
D. JAPHET
Concluez.
LE HARANGUEUR
La cour donc...
n. JAPHET.
Que fit-elle, La cour, la cour, la cour?
LE HARANGUfEUR.
La cour donc, qu'on appelle Le céleste séjour.
D. JAPHET
Quoi ! toujours renifler, Moucher, tousser, cracher, et toujours me parler? Et moi, je ne pourrai dire quatre paroles! Eh! de grâce, messieurs, je donne cent pistoles, Et qu'on m'ôte d'ici ce fâcheux renifleur. De quoi. diable sert-il à votre commandeur?
D. ALVARE
C'est son grand harangueur»
846 DON JAPBET I>*ARMâNIB.
D. JAPHET
0 le plaisant office !
Et vous, qui me parlez, quel est votre exercice?
D. ALYARE.
Je suis son grand veneur.
D. JAPHET
Et tous ces grands fous-là?
d: ALYARE.
Ce sont ses officiers.
D. JAPHET
Le beau train que voilai Et votre commandeur reçoit ainsi son monde, Et ne veut pas chez lui que personne réponde!
D. ALVARE
Il vous honore fort.
D. lAPHET.
Je m'en suis aperçu ; Mais Tempereur saura comment on m'a reçu, Et si l'on traite ainsi les hommes de mérite, Reçoit-on bien un homme alors que l'on le quitte, Et (ju'on lui met en tête un maudit harangueur, Qui m'aurait à la fin fait mourir de langueur? J'en écrirai deux mots à l'illustre duc d'Alve, Son parent et le mien : bon dieu I
On tire un coup d'arquebuse contre son oreille. D. ALVARE.
C'est une salve Pour vous bien régaler.
D, JAPHET
Âh! ma foi, je suis sourd.
Ce grand bruit a percé ma pauvre tête à jour. Nièce du commandeur, autrefois villageoise. Et maintenant grand'dame et dame discourtoise, Est-ce de guet-à-pens, ou bien par cas fortuit Qu'on a voulu me perdre à force de grand bruit? De cent sots compliments sans y compter le vôtre, Contre moi décochés, entassés 1 un sur l'autre, N'était-ce pas assez pour me faire enrager, Sans qu'un chien d'harangueur me vînt aussi charger De son hem, de sa toux, de sa reniflerie? Et pourquoi sur le tout cette mousqueterie, A moi, de l'arme à feu l'ennemi capital? Rendez-moi donc réponse, ange ou démon fatal.
On fait semblant de parler, et on ne fait qu'ouvrir la boiuhe sans rien
prononcer.