ACTE I, SCENE III
MERLIN
Vous savez comme il est défiant de nature, Qu'il fait secret de tout, et de rien bien souvent, Et qu'il n'a pour conseil que son chef plein de vent : Mais vous, mon cher seigneur, qu'il ne vous en déplaise, Comment vont vos amours avec la Portugaise?
D. SANGHE.
Stéphanie I
MERLIN
Elle-même.
D. SANCHE
Elles vont assez bien; Car elle me caresse, et ne demande rien.
MERLIN
Tant mieux.
D. SANCHE
Je la vais voir, parce que sa demeure Est proche de la mienne, et qu'on m'ouvre à toute heure, Et l'on m'y voit souvent n'ayant que faire ailleurs, Et manque aussi d'avoir des passe-temps meilleurs. J'y demeure par fois pour changer moins de place. J'en sors pour en changer, quand la mienne me lasse ; J'y rêve par coutume, et jamais par amour; Ma paresse souvent m'y retient tout un jour ; Quand j'y rêve, elle èroit, comme elle est vaine et belle. Que je ne puis rêver pour autre que pour elle ; Et lorsque je me tais pas taciturnité, Que c'est par le respect que j'ai pour sa beauté. Je lui dis des douceurs, qui ne me coûtent guère, Et souvent je me plais de lui rompre en visière, Pour diversifier la conversation.
Ou faisant le jaloux par ostentation, J'ai le plaisir de voir comment elle s'efforce D'apaiser un amant qui parle de divorce. Je paie ses faveurs de vers bien ou mal faits ; Et nous aimons ainsi tous deux à peu de frais. Juge si mon amour me rend fort misérable.
MERLIN
Votre relation me la rend toute aimable. N'avez-vous point appris à sa rare beauté Votre nom?
D. SANCHE
Oui, Merlin, non pas ma qualité.
Non plus que mon pays : mais elle s'imagine Que je suis pour le moins de royale origine.
Un infaat d'Aragon, ou bien de Portugal ;
Car cette Portugaise, un franc original,
Ne reçoit dans ses fers que des gens de la sorte,
A tous autres galants elle ferme la porte.
Elle en souffre par fois par maxime d'Etat,
Ou pour rendre jaloux quelque gros potentat,
Ou bien cour faire voir qu'à ses yeux rien n'échappe.
Et qu'indifféremment tout le monde elle attrappe.
MERLIN
La dame, ou je me trompe, est faible de cerveau.
D. SANCHE
A cela près, elle est aimable, a l'esprit beau; Et mille en cette cour avecque moins de charmes, Se font rendre tribut de soupirs et de larmes.
MERLIN
Elle est fort mal en meubles, et je gagerais bien Qu'elle est franche friponne et qu'elle ne vaut rien. L'autre jour sa suivante, en colère contre elle, Disait tout haut qu'à peine elle était demoiselle.
STÉPHANIE, cachée.
Nous ne pouvons ouïr ce qu'ils disent d'ici.
D. SANCHE
Mais nous avons manqué, dont j'ai bien du souci. Cette jeune beauté que nous avions suivie. Pour la revoir encor, si tu chéris ma" vie, Avançons jusqu'au pont.
MERLIN
C'est autant de perdu.
D. SANCHE
Viens. Qu'importe ?
LOUISE
Il s'en va, le marquis prétendu.
STÉPHANIE
Appelle son valet, si tu m'aimes, Louise.
LOUISE
Cavalier !
MERLIN
Que me veut l'écueil de ma franchise ?
LOUISE
Converser un moment.
MERLIN
Beau magasin d'attraits.
Mon maître est déjà loin, il faut que j'aille après, Sans cela, croyez-moi, ma chère impératrice, Qu'il n'est rien ici-bas que pour vous je ne fisse.