SCÈNE I D. CARLOS, FABRICE, puis LÉONORE
D. CARLOS
Verrai-je don Louis?
FABBICE.
Il vient dans un moment.
Et Léonore?
FABRICE
Elle est dans son appartement.
D. CARLOS
Sans obligation je m'engage moi-même A ne la laisser point dans un péril extrême. Je veux la protéger, puisque je Tai promis. Quand je verrais sur moi Tondre mille enuemis.
ACTB I , SCENB I. 381
Ah I que ne puis-je encore avoir pour Tinfldèle Les tendres sentiments qu'autrefois j'eus pour elle! Mais çuis-je avec honneur encor m'assujettir A ses indignes fers dont j'ai voulu sortir? Il la faut éveiller, afin qu'elle convienne Des moyens d'assurer sa fortune et la mienne. Mon cousin don Louis, qui va venir ici, Pourra nous conseiller et nous servir aussi.
LÉONORE entre.
Je ne-dors point, Carlos, le sommeil est sans charmes A des veux (jui sans cesse ont à verser des larmes ; Et ta îière rigueur me cause trop d'ennuis, Pour avoir du repos ni les jours ni les nuits.
D. CARLOS
Cherchez de vos ennuis en vous-même la cause ; Mais je venais ici vous parler d'autre chose ; Sachez-donc...
LÉONORE
Non, Carlos, je ne veux rien savoir, Pour me faire obéir tu n'as rien qu'à vouloir.
Si cette complaisance, autant qu'elle est forcée, Partait d'une amour vraie, et non intéressée. Que ne ferais-je point pour un si grand bonheur?
LÉONORE
Que ne ferais-je point pour te tirer d'erreur?
Mais quand d'un faux soupçon l'âme est préoccupée,
Si loin de travailler à se voir détrompée,
Elle fuit son remède, en vain la vérité
Tâche à lui redonner sa première clarté.
D. CARLOS
Sur la foi de ses yeux on ne se trompe guère. Et ce qu'ont vu les miens n'est pas imaginaire ; Mais tous ces vains discours ne sont pas de saison. Quand j'aurais plus de tort que je n'ai de raison. Votre père nous suit : peut-être qu'à cette heure Il sait où vous et moi faisons notre demeure. Vous savez son dessein, et que je ne dois pas Contre un tel ennemi me servir de mon bras ; Et soit que l'on se cache, ou qu'on prenne la fuite, Que votre sûreté veut beaucoup de conduite. Quoique après tout l'espoir que vous m'aviez permis Après l'amour constant que vous m'aviez promis. Vous ayez fait servir au dessein de ma perte Une feinte tendresse à la fin découverte ;
Quoiqu'un si lâche tour ait banni pour jamais
De mon esprit crédule et la joie et la paix,
M'ait tiré cle vos fers, et dispensé mon âme
De conserver encor pour vous la moindre flamme ;
Par la seule pitié que me fait votre sort,
Je me veux exposer pour vous jusqu'à la mort.
LÉONORE
Cette compassion, don Carlos, est tardive :
Si tu ne n'aimes plus, qu'importe que je vive ;
Mais, Carlos, si ton cœur si dur à l'amitié,
Est, comme tu le dis, sensible à la pitié,
Ou capable du moins d'un peu de complaisance,
Puisque depuis Madrid je garde le silence.
Et que quand je te parle, au lieu de m'écouter,
Ta colère te porte à me vouloir quitter;
Puisque mon sort cruel qui te rend si lîarbare,
Pour la dernière fois peut-être nous sépare.
Daigne prêter l'oreille à mes derniers discours.
Quand tu n'en croirais rien, comme tu fais toujours,
Quand ta haine serait encore plus mortelle.
Quand autant que tu dis je serais infidèle.
Peux-tu n'accepter pas cette condition?
n. CARLOS.
Eh bien! je vous écoute avec attention.
LÉOKORE.
Tu m'aimas, don Carlos; qu'ai-je dit, insensée? Mon indiscrète langue a trahi ma pensée, Et j'ai mal commencé par une fausseté.
Un discours qui sera la même vérité.
Tu feignais donc d'aimer, et je crus être aimée, Je crus que je régnais dans ton âme charmée; Mais tu ne fus jamais d'amour bien enflammé. Qui peut cesser d'aimer n'a jamais bien aimé. Tu sais bien si mon cœur fut facile à surprendre ; Combien il combattît avant que de se rendre, Et de quelle rigueur je traitai les valets Qui s'osèrent cnarger de tes premiers poulets* Enfin à m'attaquer telle fut ta constance, Si faible fut la mienne à faire résistance, Que tu vis tes désirs sur les miens absolus^ Tu me persuadas tout ce que tu voulus ; Tes lettres que j'avais constamment refusées. Tandis qu'à mon devoir je les crus opposées. Tes vers et tes chansons, et tout ce qu'un amant Emploie à faire croire un amoureux tourment»
ACTB I, SCÈNE II. 383
Me donnèrent du tien des marques si pressantes, Ton mérite y joignit des forces si puissantes, Qu'après mille serments, les gages de ta foi. Je te donnai la mienne et te reçus chez moi. Je veux bien Tavouer, j'eus répugnance à faire Une pareille avance à mon devoir contraire ; Mais craignant les regards des voisins curieux, Des actions d'autrui juges malicieux.
Qui te voyaient souvent passer sous ma fenêtre, Et m'observaient alors qu'ils m'y voyaient paraître, Dans un appartement où personne n'entroit. D'où l'on venait au mien par un passage étroit. Je reçus en secret ta première visite.
Et je ne fus jamais à tel point interdite. Et l'aise de te voir, et la peur que j'avois, Suspendirent longtemps l'usage de ma voix : Nos âmes par nos yeux se parlaient l'une à l'autre. Mais quel bonheur jamais dura moins que le nôtre ! J'ouïs ouvrir ma chambre, et j'y courus soudain, Tu crus que je fuyais peut-être par dédain. Ou que le repentir qui suit une imprudence, M'obligeait, quoique tard, à fuir ta présence : Tu voulus m' arrêter, tu courus après moi. Et lors un cavalier qui parut hors de soi. Et qui de son manteau se couvrait le visage, S'offrant à tes regards, te donna de l'ombrage ; Mais le temps t'apprendra...
FABRICE
Monsieur, votre cousin Vient vous voir.
LÉONORE
Il est donc encore en mon destin, Qu*il vienne quand je veux prouver mon innocence ?
FABRICE
Le voici.
D. GARLOS.
Cachez-vous, madame, en diligence; Ecoutez de la porte, aussi bien vous serez Le sujet des discours que vous écouterez.