SCÈNE I DON CARLOS , DON LOUIS
D. CARLOS
Est-elle revenue?
D. LOUIS
Oui, mais d'une manière^ Que je la plaindrais moins de perdre la lumière.
D. CAR LOS
Et qu*a-t~elle donc fait après sa pâmoison?
D. LOUIS
Elle a repris ses sens, et non pas sa raison,
Et m'a si fort paru de ses ennuis troublée.
Et si sourde aux discours qui l'auraient consolée.
Qu'en son esprit qu'accable un chagrin triste et noir,
Je crains les accidents d'un cruel désespoir.
De peur qu'elle ne soit à soi-même cruelle,
Et ma sœur et Marine auront les yeux sur elle :
Et vous, puisque son mal vient de votre rigueur,
Traitez-la désormais avec plus de douceur.
D. CARLOS
Vous vous étonnerez de ce gu'aimant encore.
Autant qu'on peut aimer, l'ingrate Léonore,
Par un effet d'amour qui n'eut jamais d'égal.
Je veuille la céder à mon heureux rival.
Céder à son rival ainsi ce que l'on aime.
C'est bien ce qu'on appelle aimer plus que soi-même :
C'est bien l'effort plus grand que puisse faire un cœur.
Que perdre son repos pour sauver son honneur.
D. LOUIS
Mon cœur, comme le vôtre, à l'amour tributaire. Croit un homme amoureux capable de tout faire; Mais je ne comprends pas, qu étant bien amoureux, On veuille à ses dépens rendre un rival heureux.
D. CARLOS
C'est pourtant le dessein que j'ai pour l'infidèle; C'est le dernier effort que je ferai pour elle. Et par cette action l'imprudente apprendra Quel amant elle perd quand elle me perdra.
Il faut que ce rival, par un prompt hyménée,
Rétablisse l'honneur de cette infortunée;
Pour peu qu'il le refuse, il n'est rien ici -bas
Capable de le mettre à couvert de mon bras.
Je veux, soit que l'on s'aime, ou que l'on se haïsse.
Qu'avant la fin du jour cet hymen s'accomplisse.
Hélas I si je pouvais brûler d'un autre feu,
Je la perdrais sans peine, ou j'en souffrirais peu;
Mais je perds tout en elle, et lorsque je la cède,
D'un mal douteux encor, j'en fais un sans remède.
D. LOUIS
Ce généreux dessein que votre amour a pris, M'a donné de la joie, et ne m'a pas surpris.
D. GÀBLOS.
Allez donc de ma part voir don Sanche, et lui faire La proposition.
D. LOUIS
La plus facile affaire Cesse bientôt de l'être en la pressant trop fort. Il ne faut pas aller à don Sanche d'abord. Tout homme ayant du cœur fait-il la moindre chose De ce qu'un adversaire, un rival lui propose? Bien loin d'y consentir, il s'en offenserait, Quand bien sa passion par là se flatterait.
D. CARLOS
Il faut donc voir don Pèdre, et lui faire promettre De bien traiter sa fille, et puis la lui remettre. Ensuite à cet hymen vous le disposerez Par les plus doux moyens que vous aviserez.
Mais qui verra don Sanche?
D. CARLOS
Et qui le peut mieux faire Qu'un père intéressé?
D. LOUIS
C'est pour rompre l'affaire.
Et ce futur beau-père et ce futur époux Sont ensemble aussi mal qu'ils le sont avec vous. Ni don Pèdre, ni vous, ne devez pas paraître. Où quelqu'un moins suspect réussira peut-être. Ma sœur connaît don Sanche, elle peut le mander, Lui proposer la chose, et le persuader : Outre que son esprit sans doute en est capable, Un tel emploi me semble à son sexe sortable : Et de plus, Léonor chez elle, et ce qu'elle est,