‹ Théatre completChapitre 4 sur 407 · IV VIE DE SCARRON · texte numérisé non relu

IV VIE DE SCARRON

faire de grands progrès chez le parent des Ârdennes. Son père, pour ne pas démentir son surnom d'Apôtre, le destinait à entrer dans les ordres ; mais « le petit Scarron » — on continuait de l'appeler ainsi, car il n'avait guère grandi — ne se pressa pas de le satisfaire,' et de « s'ensoutaner, » comme il dit. Avant de se faire abbé, il voulait une abbaye, un canonicat, ou tout autre bénéfice.

En attendant qu'il l'eût obtenu, il se mit à courir lé monde des ruelles, à fréquenter les poètes, et à faire le galant. C'est alors qu'il se lia avec Gondi, futur cardinal de Retz, qu'il ne revit que trop, plus tard, pendant la Fronde, et dont il a dit dans une de ses lettres ^ : « Je fus connu et aimé de lui dès ma jeunesse. »

Dans le même temps, très curieux déjà des choses du théâtre, il se faufila près de Scudéry, qui venait d'y débuter par une tragicomédie imitée de l'ÂstréCy et qui avait pour titre Lygdamon et Lydias, Une des petites pièces « liminaires » qui s'y trouvent, et dont il était d'usage alors de faire précéder tout ouvrage nouveau, est de lui. Scarron, comme on voit, s'était mis à rimer de bonne heure. Ce Lygdamon^ en effet, fut joué en 1629, lorsqu'il n'avait que dix-neuf ans.

Il faut, je crois, placer aussi à cette époque certaine aventure, de laquelle ce grand moqueur — nous dirions mystificateur si le mot était du temps — revint singulièrement moqué. 11 reçut un jour une lettre de femme, où il était dit que ravi des louanges qui couraient partout sur son esprit, on aurait le plus vif plaisir à le connaître. Suivaient toutes sortes de regrets sur llimpossibilité de l'aller voir chez lui, puis l'indication d'un rendez-vous. 11 y courut, quoi que ce fiU loin : il logeait au Marais, et lé rendezvous élait au fond du faubourg Saint-Germain. 11 n'y trouva personne. Un billet tout rempli de tendres excuses l'attendait au retour : on avait été empêchée par des obstacles insurmontables, mais qui n'existeraient pas le lendemain ; on l'attendrait donc au même endroit, h la même heure. Il s'y rendit avec un empressement pareil, pour en revenir avec une déconvenue pareille aussi. Deux fois encore ce jeu se renouvela, et je ne sais quand il eût cessé pour ce pauvre Scarron, dont la folie était de le prendre au sérieux, si quelqu'un ne lui eût appris enfin qu'il n'y avait là qu'un mauvais tour de M. de Madaillan, l'un de ses amis. Scarron lui en garda pour toujours rancune.

« Il ne parlait jamais de lui, dit Segrais, de qui nous vient l'anecdote*, qu'avec de grosses injures. »

Ni l'Apôtre, ni la belle-mère n'avaient dû voir avec plaisir cette

Page 1