SCÈNE I
BÉATRK, LÉONORE.
BéATHIX.
Votre âme vainement se vantait d'être forte : Votre colère cède à Tamour qui l'emporte. Vous rappelez le comte, et je gagerais bien Que la paix entre vous ne tient plus presqu'à rien.
LÉONÔRE.
C'est pour me mieux venger de lui.
BÉATRIX
Madame, à d'autres!
Je sais comment sont faits les cœurs comme les vôtres. Gomme vous je suis femme, et je sais ce que c'est Que le désir de voir un amant qui déplatt. Le comte est un ingrat, si vous voulez, un traître; Son mépris est sensible autant qu'il le peut être. Son oubli, toutefois, plutôt que son mépris, Est tout ce qui vous rend le cœur de rage épris, Et vous aimez bien mieux qu'il vous ait offensée Que son oubli vous eût de son âme effacée.
LÉONORE
Hélas ! (lue tu vois clair dans le fond de mon cœur, Et que de son oubli mon amour a de peur!
BÉATRIX
Madame, croyez-vous, les hommes sont des drôles, Et le temps est passé des Amadis des Gaules. Quand j'ai tantôt rendu votre obligeant billet, Qu'en langage d'amour on appelle poulet. J'ai bien vu que le comte, avec sa fausse mine, A pour vous plein son cœur de l'amour la plus fine. Et qu'il nous fait semblant, cet artificieux. Que son cœur en a moins que n'en prennent ses yeux. Madame, tenez bon ; quoi qu'il dise ou qu'il fasse. Quand vous serez tantôt avec lui face à face, Quoique votre billet l'ait chez vous amené. Faites bien la méchante, et qu'il soit malmené.
LÉONORE
S'il s'en va, Béatrix?
BÉATRIX
Il faudra quMl revienne.
LÉONORE
Bien loîp que ma rigueur le charme et le retienne, Elle doit le chasser.
BÉATRIX
Il faudra courre après.
Mais sur lui vos beaux yeux ont fait trop de progrès : II reviendra cent fois, puisqu'il en revient une. Que s'il fait le cruel, faites lors Timporlune. J'irai, je reviendrai lui parler : il faudra Qu'il revienne, ou qu'il crève.
LÉONORE
Et qui l'y forcera?
Dis-moi, grand'folle?
BÉATRIX
Moi, son amour, vous, madame.
Qu'il aime, quoi qu'il fasse, et du meilleur de l'âme.
LÉONORE
Il le témoigne mal.
S'il revient aujourd'hui, Il n'est pas sous le ciel un plus féru que lui.
LÉONORE
C'est ce qu'il est le moins.
BÉATRIX
Il vous aime sans doute, Ou bien en cas d'amour Béatrix ne voit goutte. Mais, madame, il me semble, et sous correction. Que votre bel esprit manque d'invention. Dites-ipoi donc, madame, un peu de jalousie N'a-t-il jamais un peu troublé sa fantaisie?
LÉONORE
Tu crois que je voudrais lui donner un rival?
BÉATRIX
Ne l'avez- vous pas fait?
LÉONORE
Jamais.
BÉATRIX
Voilà le mal.
Je l'aimerais lui seul ; mais, en ligne indirecte. J'aurais d'autres galants pour me rendre suspecte; Et quand le beau Narcisse en ferait le cruel. Il ne manquerait pas de matière à duel : Je ferais les yeux doux, et dessus sa moustache,