‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 10 sur 454 · XVIII NOTICE SUR CRÉBILLON · texte numérisé non relu

XVIII NOTICE SUR CRÉBILLON

l'auteur des Egarements du cœur et de l'esprit, contraste qui peint un siècle et une société, qui parle à l'auteur de Rhadamiste et Zénobie : « Attaché à ^ous par les liens les plus étroits du sang, nous sommes, si j'ose le dire, plus unis encore par l'amitié la plus sincère et la plus tendre. Eh! pourquoi ne le dirais-je pas? Les pères ne veulent-ils donc que du respect? leur donne-t-il même tout ce qu'on leur doit? et ne leur devrait-il pas être bien doux de voir la reconnaissance augmenter et affermir, dans le cœur de leurs enfants, ce sentiment d'amour que la Nature y a déjà gravé? Pour moi, qui me suis toujours vu l'unique objet de votre tendresse et de vos inquiétudes, vous mon ami, mon consolateur, mon appui, je ne crains point que vous voyiez rien qui puisse blesser le respect que j'ai pour vous, dans les titres que je vous donne et que vous avez si justement acquis; ce serait même mériter que vous ne les eussiez pas pris avec moi, que de vous en priver. Et si jamais le public honore mes faibles talents d'un peu d'estime; si la postérité, en parlant de vous, peut se souvenir que j'ai existé, je ne devrai cette gloire qu'au soin généreux que vous aviez pris de me former, et au désir que j'ai toujours eu que vous puissiez un jour m'avouer sans regret. » Je me reprocherais de louer cette page empreinte d'une sensibilité si fine et d'une émotion si vraie. Mais ne présente-t-elle pas aussi tout un côté extrêmement curieux et intéressant des mœurs du dix-huitième siècle? Sachez que cotte requête d'un fils, suppliant son père de lui permettre de se dire son ami sans manquer par là au respect qu'il lui doit, est ainsi souscrite : « Je suis, MONSIEUR, avec le plus profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur et fils. » Relisez, sous l'impression de cette dédicace, h Philosophe sans le savoir, comparez avec les deux Crébillon les personnages de Vanderck père et fils, et vous goûterez, comme peinture de la vie réelle, précisément ce qui pouvait vous étonner ou vous choquer dans le chefd'œuvre de Sedame.

11 y a bien de l'esprit, bien de l'observation et bien du talent d'écrire cachés au fond de ces petits livres de Crébillon fils, si condamnables autrefois, devenus innocents par comparaison; bien de la gaieté française aussi dans la création de ce type immortel, qui

SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. XlX

survit au Sopha, du sultan Shahabaham. On les trouva vil's; la société si extraordiuaireuieut corrompue qu'ils avaient peinte d'après nature en quelques pages d'une précision magistrale en leur effrayante sobriété (1), cette société, dis-je, ne voulut pas s'y reconnaître. Crébillon fils avait été envoyé à Vincennes après la publication de Tanzaï et Néadarmé, punition courte et légère en manière d'avertissement. Mais après le Sopha, les choses prirent une tournure plus sérieuse. Le 7 avril 1742, une lettre de cachet exila Crébillon fils à trente lieues de Paris. J'ai lu quelque part que madame de Pompadour avait inspiré cette sévérité ; pur anachronisme pour amener une déclamation. Tout le monde sait que madame de Pompadour ne posséda et n'exerça aucune influence avant 1744. Pour les observateui-s qui s'amusent doucement des inconséquences humaines et des bizarreries du sort, il suffit de remarquer que la prison et l'exil, infligés à l'auteur de livres jugés pernicieux, furent son noviciat pour une place de censeur royal. C'était débuter par l'émeute pour obtenir un grade dans la gendarmerie.

Crébillon le père n'avait été informé de rien; dans son inquiétude il écrivit au chancelier d'Aguesseau pour lui demander des nouvelles de son fils disparu ; le chancelier lui fit répondre, le 31 mai, après six semaines de cruelles angoisses, que son fils avait passé en Angleterre. De loin, il put se justifier, et ses explications sont curieuses. Il avait écrit le Sopha, sur commande expresse, pour le grand Frédéric, roi de Prusse; et le manuscrit n'en avait pu être livré à l'impression que par une infidélité, dont l'auteur ne pouvait être tenu pour responsable. Il fallut se rendre à l'évidence. Crébillon fils fat rappelé le 2'2 juillet (2). II s'était lié à Londres avec lord Chesterfield; peutêtre y noua-t-il d'autres relations, dont les suites furent publiques, mais dont les commencements demeurent enveloppés de mystère.

On sait seulement, par les mémoires de Collé, que

(1) Les Egarements du cœur et de l'esprit, pp. 3 ù 8. I" partie, édition de la Haye, 1764 in-12.

(2) Ce singulier épisode a été révélé, dans le Bulletin ihi Diblophile, par M. le comte de la Perrière, d'après des papiers que cet infatigable érudit a découverts dans les archives impériales de Saint-Pétersbourg.

XX WOTICE SUR CRKBILLON

Crébillon fils avait rencontré, chez madame de Sainte- Maure, mademoiselle de Stafford, « fille dévote et qui ne connaissait pas le monde « ; elle tomba subi tement amoureuse de Crébillon fils; elle était louche et d'une laideur choquante; mais, ajoute Collé, « une bonne créature, fort douce, fort polie et ne manquant pas de sens. » Elle avait pour toute fortune des droits qui pouvaient monter à quarante ou cinquante mille livres, mais qui n'étaient point liquides. Cette liaison, d'abord irrégulière, s'étant ébruitée par la colère indiscrète des parents, aboutit à un mariage, qui, par le hasard le plus singulier, reproduisit Içs circonstances principales du mariage de Crébillon père avec Marie-Charlotte Péaget. Comme eux, Crébillon fils et miss Stafford reçurent la bénédiction nuptiale, non dans la paroisse de leur domicile réel, mais dans une église de la banlieue de Paris. C'est dans les registres de la paroisse d'Arcueil que Jal a relevé, sous la date du 23 avril 1748, l'acte de mariage de Claude-Prosper avec Marie de Stafford, âgée de trente -quatre ans, fille de défunt Jean de Stafford, chambellan de Jacques II, roi d'Angleterre, et de Thérèse Brigitte de Shieckland. Ses témoins furent haut et puissant seigneur Guillaume comte de Stafford, pair de la Grande-Bretagne, neveu de la mariée, messire Joseph de Shieckland, etc. Crébillon père n'assista pas plus à la cérémonie d'Arcueil que son propre père n'avait pris part autrefois à la cérémonie de la Villette.

La ressemblance entre les deux mariages ne s'arrêta pas là. Quinze mois après leur union, le 13 novembre 1749, M. et M^e Claude-Prosper de Crébillon firent baptiser, à l'église de la Madeleine en la Cité, un enfant issu de leurs œuvres le 2 juillet 1746, ev, qui n'avait été qu'ondoyé à sa naissance. Il reçut les noms d'Henry-Madeleine, de son parrain Guillaume de Stafford, et de sa marraine Magdelcine-Angélique de Villeroy, veuve de Joseph-Marie duc de Boufflers (I). La sœur cadette de Marie de Stafford était la femme de Guy-Auguste de Rohan-Chabot. Crébillon fils acquérait de belles alliances à défaut de richesses. Guillaume de Stafford constitua à sa nièce une

(I) L'enfant de Crébillon fils et de miss StiilTord mourut eu lias ig.', le 27 janvier 1750.

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