SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. XXXÎ
L'ermite de Ferney, lui aussi, comprenait la liberté de la presse à sa manière : supprimer les ouvrages de ses adversaires et de ses rivaux, ou des simples indifférents qui ne travaillaient pas à sa gloire ; envoyer celui-ci aux Petites-Maisons ; enfermer cet autre a l'iiôpital, et tenir toute la critique contemporaine au pain et à l'eau dans un cul de basse-fosse, tel était l'idéal de Voltaire en fait de liberté. « Ce n'est pas assez de rendre Fréron ridicule ; l'écraser est le plaisir ! » écrivait-il un jour à d'Argental. D'ailleurs, comme il jouissait de ce triple bouheur, de n'être pas censeur royal, de porter les titres de gentilhomme ordinaire de la chambre et d'historiographe royal, et surtout de posséder une immense fortune faite dans les fournitures et l'agiotage, que de plus il comptait parmi ses amis le duc de Richelieu, chef supérieur de la censure théâtrale, il avait beau jeu pour se défendre contre le crayon rouge et les ciseaux. En tout cas il leur tenait rancune.
On va voir quelle était la sincérité « des sentiments réciproques » béatement vantés par d'Alembert.
Crébillon, dédiant CatiUua à. la marquise de Pompadour, s'était écrié, daus l'effusion de sa reconnaissance : « Et qui ne sait pas les soins que vous avez daigné vous donner pour tirer des ténèbres un homme absolument oublié 1 » Voltaire n'eut plus désormais d'autre idée fixe que d'obtenir la permission d'une semblable faveur; il n'y parvint qu'après douze année 3 de persistance et de manège. Enfin, il lui fut donné d'écrire en tète de Tancréde, représenté le 3 septembre 1760, ce? mots qui devaient attester publiquement la fin de s» ilisgràce : « A madame la marquise dePompadour. » (Jette dédicace, si impatiemment attendue non par celle à qui elle était destinée, mais par celui qui l'olfrait, débute de la manière la plus étrange, la plus inconcevable, tranchons le mot, la plus inconvenante qu on puisse imaginer : « Madame, » écrit Voltaire a la marquise, « toutes les épîtres dédicatoires ne sont pas de lâches flatteries ; toutes ne sont pas dictées par l'intérêt; celle que vous reçûtes de M. Crébillon, mon confrère à l'Académie, et mon premier maître dans un art que j'ai toujours aimé, fut un monument de sa reconnaissance ; le mien durera moins, mais il est aussi juste... Si quelque censeur pouvait désapprouver l'hommage que je vous rends, ce ne