‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 20 sur 454 · XXXII NOTICE SUR CREBILLON · texte numérisé non relu

XXXII NOTICE SUR CREBILLON

pourrait être qu'un être né ingrat. Je vous dois beaucoup, Madame, et je dois le dire. J'ose encore plus : j'ose vous remercier du bien que vous avez fait à un très grand nombre de véritables gens de lettres, de grands artistes, d'hommes de mérite en plus d'un genre. »

Ce petit morceau peut passer pour le comble du mauvais goût et de l'impertinence. Prévoir qu'un homme tel que lui, Voltaire, s'expose au blâme eu dédiant une tragédie à madame de Pompadour, c'était rappeler bien étourdiment et bien cruellement à la favorite que les honneurs ne la préservaient pas du mépris. Prendre à partie un homme illustre, un de ses confrères à l'Académie, l'accuser de lâches flatteries dictées par l'intérêt, et le mettre à part des « véritables geus de lettres » à qui la marquise a fait du bien, transformer enfin une épître dédicatoire en une page de pamphlet, quel procédé est cela? Et comment Voltaire, avec tant d'esprit, ne comprit-il jamais les causes secrètes de sa défaveur permanente auprès de la marquise et surtout du roi Louis XV?

On a pu remarquer cependant cette qualification donnée àCrébillon : « mon premier maître dans un art que j'ai beaucoup aimé. « N'est-ce pas comme une marque de respect, à tout le moins l'atténuation des injures qui précèdent et qui suivent? Mais qu'on ne s'y laisse pas prendre ; ce serait mal connaître ce grand moqueur. Ce prétendu compliment n'était sous sa plume que la monnaie de singe dont il se servait entre amis par manière de jeu. 11 avait écrit de Luaéville le 26 août 1749 à madame de Bocage : « Je me suis avisé de faire une tragédie de Catilina. Ce n'est pas que j'aie rien voulu disputer à mon confrère et à mon maître M. de Crébillon ; mais sa tragédie était toute de fiction, j'ai fait la mienne en qualité d'historiographe. » Telle est la formule qu'il resservit onze ans plus tard comme toute neuve à madame de Pompadour. Quel était le fond de sa pensée? Laissons-le s'ouvrir à madame d'Argcntal qu'il avait consultée sur la dédicace (des Délices, 20 novembre 1660) : « Crébillon mon maître ! Bonne plaisanterie que Fréron prend pour du sérieux. 11 faut pourtant ne pas trop changer ce que madame la marquise a approuvé. Voulez-vous : que j'ai regarde comme mon maître ? Politesse ne coûte rien et fait toujours un bon effet. »

Ce n'est ni de gaîté de cœur, ni de parti pris que

Page 1