SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. XXXIII
j'enregistre l'une après l'autre ces mesquineries, ces puérilités, ces fourberies chez un aussi grand personnage que Voltaire. Je ne suis pas le premier qui se soit trouvé littérairement dans cette situation et qui n'en ait éprouvé quelque scrupule... Sainte-Beuve, obligé de donner tort à Voltaire dans ses démêlés ■ avec le président de Brosses, disait excellemment: » Je suppose, pour ne pas être injuste, qu'on a présent à l'esprit le Siècle de Louis XIV, l'Histoire de Charles Xll, etc.; je suppose qu'on a relu, il n'y a pas longtemps, bon nombre de ces jugements littéraires exquis et naturels, rapides et définitifs, qui sont partout semés dans la correspondance de Voltaire et dans ses œuvres ; eh bien, assuré alors qu'il ne saurait y avoir d'incertitude sur l'admiration due au plus vif esprit et au plus merveilleux talent, je serai moins embarrassé à parler de Ihomme et à le montrer dans ses misères. » C'est ce qu'un ami de madame du Deffaud, le chevalier du Alleurs, ambassadeur de France à Constantinople, l'un des esprits les plus éclairés et les plus libres de ce temps-là, avait résumé en ce jugement concis : « Le caractère de Voltaire dégoûtera toujours de ses talents. »
La fatalité de leur situation respective amena, au lendemain même de la scandaleuse dédicace à la marquise, un nouveau coullit entre Voltaire et Crébillon, coullit qui ne dut pas trouver celui-ci d'humeur conciliante.
Voltaire, à Ferney, ne savait qu'inventer pour employer ses heures ou pour satisfaire une activité cérébrale d'une activité dévorante et véritablement extraordinaire- Occupé tout à la fois à écrire et récrire Tancrède et la Pucclle, tout en faisant bâtir une église et enrecommandanla ses « Très Chers Frères » de bien écraser l'infume », il avait broché une petite comédie qu'il qualifie lui-même en termes que je ne me crois pas obligé de reproduire ici ; cela s'appelait le Droit du Seigneur ou l'Écueil du safje, et fut expédié discrètement à M. d'Argental dans les derniers jours de I7G0. Le mot était donné d'attribuer cette petite légèreté à un prétendu sieur Hurtaux. 11 paraît que d'Argental fit d'abord la grimace en dégustant cette nouvelle primeur, qui lui arrivait des frontières helvétiques. Mais Voltaire tint bon et persviada M. d'Argental de l'imposer aux Comédiens.
Crébillon. 0