SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. XXXV
Voltaire: « Eh bien! (à Damilaville, 11 octobre 1761) « frère Thiriot m'a donc caché ma turpitude et celle « de Jolyot de Crébillon? Certes, ce Crébillon n'est « pas philosophe. Le pauvre vieux fou a cru que j'étais « l'auteur du Droit du Seigneur, et sur ce principe » il a voulu se venger de l'insolence d'Oreste, qui a « osé marcher à côté d'Electre. Il a fait, avec le Droit « du Seigneur, la même petite infamie qu'avec Maho- '( met. 11 prétexta la religion pour empêcher que « Mahomet ne fût joué ; et avijourd'hui, il prétexte n les mœurs. Hélas! le pauvre homme n'a jamais su « ce que c'est que tout cela. Il faut, pour son seu Il châtiment, qu'on sache son procédé... Le mauvais « procédé de ce poète, aussi méprisable dans sa con- « daite que barbare dans ses ouvrages, ne peut faire « que beaucoup de bien. Le public n'aime pas que « la mauvaise humour d'un examinateur de police le « prive de son plaisir. » Et ailleurs : « Le pauvre vieux « a encore les passions vives ; il est désespéré du suc- « ces d'Oreste et on lui fait accroii*e que son Electre te est bonne. 11 se venge comme un sot. » Voilà le mot lâché. Au siècle précédent, c'est également de sot que l'auteur du Cid s'était vu traiter par l'auteur de Sijlvie. Certes, Voltaire était un autre homme que Mairet, mais si Crébillon ne valait pas Corneille, ses quatre-vingt-sept ans et sa gloire auraient dû le préserver de pareilles invectives. Ces excès de langage, qu'on voudrait effacer de notre histoire littéraire, portent en eux une leçon que la critique de tous les temps doit méditer et comprendre.
Enfin, le dépit arrache à Voltaire cette exclamation prodigieusemen'», plaisante : « Je n'avoue point le « Droit du Seigneur, mais il est bon qu'on sache que « Crébillon l'a refusé parce qu'il l'a cru de moi! » Ceci est un vrai trait de comédie, digne d'être recueilli de la part de eut homme de tant d'esprit, qui ne put jamais en écrire une.
Cependant toute la coterie parisienne s'en mêla, M. d'Argental en tête, à qui Voltaire voulait persuader que c'était l'insulter personnellement que de refuser, sous prétexte de mœurs, un ouvrage auquel il s'intéressait; insinuation audacieusement paradoxale, puisque M. d'Argental n'avait pas caché son peu de goût pour le Droit du Seigneur. On transigea avec la censure, moyennant le sacrifice des quelques vers et