SCÈNE II
AGÉNOR, TÉNÉSIS. "'
Ne fuyez point, seigneur : un cœur si généreux Ne doit pas éviter l'abord des malheureux, [larmes Hélas! je ne viens point pour troubler par mes Un hymen qui pour vous doit avoir tant de charmes : Vous ne me verrez point, contraire à vos désirs, A des transports si doux mêler mes déplaisirs. Je viens, seigneur, je viens, tremblante pour un Confier à vos soins une tèle si chère, [père,
Embrasser vos genoux, et d'un si ferme appui Implorer le secours moins pour moi que pour lui. Je ne demande point qu'à la reine infidèle, [elle : Pour sauver des ingrats, vous vous armiez contre Tant d'espoir n'entre point au cœur des malheu- 11s ne savent former que de timides vœux, [reux; Non, d'un amour juré sous de si noirs auspices Je n'attends plus, seigneur, de si grands sacrifices. Hélas! qui m'aurait dit qu'après des soins si doux Je viendrais sans succès tomber à vos genoux, Qu'on ne me répondrait que par un froid silence? Ah! d'un regard, du moins, rendez-moi lespé- Ne sufflsait-il pas du refus de ma main, « [rance. Sans me plonger encore le poignard dans le sein ? Daignez prendre pitié d'une triste famille : N'immolez pas du moins le père avec la fille.
AGÉNOR
Ah ! ne m'outragez point par cet indigne effroi; Si j'immole quelqu'un, ce ne sera que moi. N'accablez point vous-même un amant déplorab le
216 SËMIRAMIS.
Plus malheureux que vous, peut-ôlre moins cou- Hélas ! où malgré moi m'avez-vous engagé ! [pable. Dansquel abîme affreux vos rigueurs m'ont plongé ! 11 est vrai qu'au dépit mon âme abandonnée A voulu se venger par un prompt hyménée. J'ai fait plus : un devoir sacré, quoique inhumain, M'a fait avec fierté rejeter votre main; Mais on en exigeait pour prix un sacrifice Dont jamais ma vertu n'admettra l'injustice; Et si je vous avais acceptée à ce prix, Vous-même ne m'eussiez reçu qu'avec mépris. Ce n'est pas que mon cœur, rebuté de sa chaîne, Se soit un seul moment écarté vers la reine : J'aurais trop à rougir, si pour Sémiramis J'avais abandonné l'aimable Ténésis.
Je la perds cependant si je lui suis fidèle : Si je lui sacrifie une reine cruelle.
Je ne suis plus qu'un cœur sans honneur et sans foi ; Sceptre, maîtresse, honneur, tout est perdu pour Adieu, madame, adieu ; je vais loin de l'Asie [moi. Signaler la fureur dont mon âme est saisie : Mais avant mon départ je sauverai Bélus, Je sauverai la reine, et ne vous verrai plus. A des périls trop sûrs c'est exposer ma gloire, Que d'oser à vos yeux disputer la victoire.
TÉNÉSIS.
Hélas ! malgré les soins de ce que je me doi. Que la mienne, seigneur, sera triste pour moi ! Qu'Agénor frémirait de mon destin barbare. S'il savait comme moi tout ce qui nous sépare, Et de combien d'horreurs nos cœurs sont menacés ! Mais, sans vous informer de mes malheurs passés, Je ne souffrirai point qu'une flamme si belle, Dont je mérite peu l'attachement fidèle, Pour tout prix des secours que jimplore de vous, Vous fasse renoncer à l'espoir le plus doux. Quoi qu'ilm'en coûte, il faut vous donner à la reine ; Je veux former moi-même une si belle chaîne. Ne pouvant vous payer que du don de sa foi : Mais croyez, si ma main eût dépendu de moi. Que j'aurais iait, seigneur, le bonheur de ma vie De voir à vos vertus ma destinée unie; Et, si jamais le sort pouvait nous rapprocher, Que votre cœur n'aurait lien à me reprocher. Je ne vous nierai pas, seigneur, que je vous aime;