‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 3 sur 454 · VI NOTICE SUR CREBILLON · texte numérisé non relu

VI NOTICE SUR CREBILLON

non seulement contre «les étourneaux du Parnasse», mais contre Corneille et Racine eux-mêmes, dont il signalaitles défaillances ouïes erreurs avec une sagacité saisissante. Ce génie critique frappa M. Prieur qui lui dit un jour: « Mais, Monsieur de Crébillon (1), je vous « entends censurer, souvent avec raison, mais toujours « d'une façon remplie d'imagination, les chefs-d'œuvre « tragiques dé nos deux grands maîtres. Vous faites « plus: quelquefois, en trouvant le défaut, voustrou- « vez le remède. Vous critiquez en poète et en homme « de génie ; il vous vient des idées heureuses et vous « imaginez des choses auxquelles ils seraientpeut-être « Lien aises d'avoir pensé. Faites donc quelque chose de « vous-même ; essayez-vous, et il n'est pas impossible « que vous. Monsieur, qui inventez quelquefois si bien « sur les ouvrages des autres, vous ne trouviez en vous « de quoi composer vous-même; allons, faites un " essai.... » Ce discours, tenu par un connaisseur et un homme d'esprit, fit une impression profonde sur Crébillon ; c'était l'étincelle qui tombait sur la poudre et qui l'enflamma.

Crébillon se mit au travail sans vouloir en rien faire paraître ; mais le bon procureur qui, pendant une quinzaine de nuits de suite, entendit son clerc se promener à grands pas au-dessus de sa tête, lui dit un jour en dînant : « Avouez-moi la vérité. Monsieur, vous suivez mon conseil ; vous faites une tragédie. »

Crébillon en convint, et montra son premier essai. C'était la Mort des Enfants de Brute, sujet déjà traité sous le même titre par La Calprenède en 1647, repris par mademoiselle Bernard en 1690 et que traita Voltaire lui-même en 1730. Les Comédiens la refusèrent (2), quoiqu'elle décelât, dit-on, le talent d'un versificateur tragique ; on ne l'imprima point et Crébillon, la retrouvant dans ses papiers, la briila quelque temps avant sa mort. Ce premier mécompte eut les suites ordinaires en pareil cas : fureurs excessives, malédictions terribles contre les comédiens, serment de ne plus s'exposer à pareil affront;

(I) Prosper Jolyot n'eut droit au nom de Crébillon et ne le prit en effet dans les actes publics qu'à la moit de son père ; mais oa le lui donnait dans le monde, suivant un usage de courtoisie géaéralemeut adopté.

(i) Probablement à l'amiable. Il n'existe aucune trace de la présentation ou du refus dans les archives du théâtre (note de M. Monval, archiviste de la Comédie-Française).

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