‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 4 sur 454 · SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. VII · texte numérisé non relu

SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. VII

après quoi, Prosper Jolyot, toujours soutenu par Prieur, ne tarda pas à concevoir un autre poème tragique, qui s'appela Idoménëe. La vocation se déclarait.

Cette fois, les portes de la Comédie-Française s'ouvrirent toutes grandes. Idoménéc, reçu à l'unanimité le 10 septembre 1705 (1), fut représenté le 29 décembre suivant, à la rue de l' Ancienne-Comédie, et joué treize fois. C"en était assez en ce temps là, sinon pour un succès, du moins pour un début honorable. Crébillon avait alors vingt-neuf ans ; la carrière s'ouvrait brillante devant lui. Il y rentra quinze mois plus tard par une œuvre capitale, qui demeure devant la postérité l'une des plus considérables de son auteur.

Mais, entre Idoménëe et Atrée et Thyeste, Prosper Jolyot avait fait bien d'autres choses encore que des tragédies. Les trois premiers mois de l'année 1707 suffirent à le faire non seulement poète illustre, mais encore époux et père.

Le procureur au Chàtelet Louis Prieur habitait, rue de Bicvre, une maison qui portait pour enseigne aux Sept-Dormants, et qui, d'nprés une indication de Lefcuve, pourrait s'identifier avec le n" 18 actuel. Cette longue et étroite rue, dessinant l'ancien cours de la Bicvre, et reliant le quai de la ïournelle avec la place Maubert, avait été habitée au xiv^ siècle parle Dante, au xviie siècle par la Brinvilliers. C'était ainsi, de parla tradition, une rue sinistre et propre aux tragédies. Idoménée, Atrée et Hhadamiste étaient là comme chez eux.

Au tournant de la rue de Bièvre, sur la place Maubert, une boutique d'apothicaire étalait aux yeux des passants la savante et lumineuse ordonnance de ses bocaux colorés. L'apothicaire se nommait Claude- François Péaget(2). 11 était bourguignon comme notre "poète, raison très plausible pour celui-ci de lier un commerce d'amitié, et il avait une fille, raison moins plausible pour l'apothicaire de sceller ce commerce par des visites quotidiennes.

(1) Archives de la Comédie-Française.

(2) Son neveu le professeur Péaget, médecin du roi, qui signa comme témoin l'acte de décès de Crébillon en 1762, demeurait alors en la même rue de Bièvre qu'avait habitée Crébillon chez le procureur Prieur. Cela peut n'être qu'une coïncidence fortuite, mais peut être aussi l'indice de relations personnelles et mémo de parenté entre les Prieur et les Pcaj;et.

Vni NOTICE SUR CRKBILLON

Le résultat de ces relations mal surveillées entre « pays et payse » ne se fit pas attendre. Le dimanche 33 janvier 1707 le curé de Saint-Etienne du Mont publia au prône le premier ban du mariage entre Prospcr Jolyot et Marie-Charlotte Péaget, âgée de vingt-deux ans, fille de Claude-François Péaget, maître apothicaire, bourgeois de Paris, et de dame Claude Gamard, demeurant place Maubert. Le lendemain 24, le fiancé acheta dispense des deux autres bans ; et à huit jours de là, le lundi 31 janvier, le mariage fut célébré, sans doute avec la permission expresse de l'ordinaire, en l'église delà Villette près Paris, par le vicaire de cette paroisse, en présence de deux habitants du lieu et de deux amis des Péaget. On put ainsi répandre dans le voisinage le bruit d'un mariage contracté bien antérieurement, pieux mensonge que Prosper Jolyot essaya luimême d'accréditer plus tard ; et les nouveaux époux vinrent habiter la place Maubert, sans doute chez leurs parents.

11 étaittempsrquinzejoursnes'étaientpas écoulés que Marie Charlotte mit au monde (14 février 1707) un garçon qui fut baptisé le lendemain par le bon curé de Saint-Etienne du Mont, à qui l'on n'avait rien à cacher. Cet enfant de l'amour, qui eut pour parrain son grand-père M. Péaget, juge-consul, et sa tante Jeanne Jolyot, fille majeure, et qui reçut les prénoms de Claude-Prosper, ne faillit pas ù son origine; l'histoire le connaît sous le nom de Crébillou fils (1).

Juste un mois après la naissance de leur fils, madame Jolyot, relevée de couches, put assister à la première représentation à'Atrée et Thyeste à la Comédie-Française (14 mars l':07). Le succès en fut considérable et plaça le poète au premier rang (2).

M. .Jolyot de Crébillon, le greffier, semble n'avoir pris aucune part au ninriagc de son fils aîné ; du moins demcura-t-il passif, embarrassé lui-même par la fausse situation où le plaçait devant ses enfants l'union qu'il venait de contracter en secondes noces après vingt

(1) Crébillou eut un autre Ois, Pierre, né le 0 novembre 1709, baptisé le 26 h. Saint-Étiennc, et qui mourut jeune.

(2) La dernière représentation d'A/ï'éfe et Thijeste a eu lieu au Théâtre Français le 21 septembre 18G0, sous la direction de M. KdouurJ Thierry; reprise le 11 avril précédent, cette tragédie fut jouée .sir fois.

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