ACTE V, SCÈNE VI
Dieux cruels, inventez quelque supplice affreux Qui puisse être pour moi plus triste et plus honteux !
Malheureux, que dis-tu?QuandIamortt'environne, Ton cœur respire encor le fiel qui l'empoisonne, Et gémit de laisser des crimes imparfaits !
CATILINA
Qu'entends-je? on m'ose ici reprocher des forfaits ! Cœurfaible, qui, rampant sous de lâches maximes, Croyez l'ambition une source de crimes.
Vaine erreurqu'un grand cœur sut toujours dédai- Apprenez que le mien était fait pour régner, [gner, Rome,esclave, sans frein, avait besoin d'un maître; J'ai voulu lui donner le seul digne de l'être ; C'est moi. Si vous osez condamner ce projet, Vous ne méritiez pas d'en devenir l'objet. N'auriez-vous pas voulu, pour gouverner l'empire, Que j'eusse de Caton consulté le délire, Ou que, faisant un choix plus conforme à vos vœux, J'eusse, pour avilir tant d'hommes généreux. Donné ma voix au dieu que le sénat révère, Lui dont la seule gloire est d'être votre père?
TULLIE
Songez qu'il est du moins l'arbitre de \ os jours.
G ATI LIN A, montrant son poigriarJ.
Voilà celui qui doit décider de leur cours.
Tout vaincu que je suis, craignez de voir paraître
Cet arbitre nouveau qu'on me donne pour mailre.
TDLLIE.
Écoulez-moi, cruel, avant que la fureur Achève d'aveugler votre indomptable cœur : Les moments nous sont chers, et celui-ci peut-êUe Va flétrir sur l'airain le jour qui nous vit naître. Encor si dans les champs où préside l'honneur, Où le vaincu souvent peut braver le vainqueur, Je vous voyais chercher une sorte de gloire, Je pourrais sans rougir chérir votre mémoire ; Mais se donner la mort pour de honteux complols, Est-ce donc là mourir de la mort des héros ? Je devrais vous hair ; mais votre mort prochaine Eteint tout sentiment de vengeance et de haine. Mon cœur, de ses devoirs autrefois si jaloux, Qui, malgré tout l'nmourdonlil brûlait pour vous, Se fit de votre perle un devoir légitime, Ne sait plus aujourd'hui que pleurer sa victime.
né CATILINA.
Barbare! si jamais vous fûtes mon amant, Si la mort vous paraît un frivole tourment, [même; Craignez-en un pour vous plus cruel : c'est moi- C'est une amante en pleurs qui vous perd et vous
[aime ; C'est ma douleur, qui va me conduire au tombeau. Voulez-vous en mourant devenir mon bourreau? Reconnaissez ma voix : c'est la flère Tullie Que i'amourvousramèneetvous réconcilie; Qui veut vous arracher à votre désespoir, Et qui ne rougit plus de trahir son devoir. Songez, Catilina, que Rome est votre mère; Qu'à vous plus qu'atout autre elle doit élre chère. Renoncez à l'orgueil de vouloir mettre aux fers Un peuple à qui les dieux ont soumis l'univers. Pour sauver votre honneur, n'employez d'autres
[armes Qu'un retour vertueux, vos remords et mes larmes. Jurez-moi que jamais vous ne teindrez vos mains De votre propre sang, ni du sang des Romains : Je vais vous dérober au coup qui vous menace : Ce quej'ai fait pour Rome obtiendra votre grâce.
CATILINA
Ma grâce est dans mes mains, cœur indigne du mien. Cicéron vous a-t-il déjà transmis le sien? Moi fléchir! moi prier! moi demander la vie! L'accepter, ce serait me couvrir d'infamie.
TOLLIE.
Eh bien ! cruel, méprise un pardon généreux, [reux, J'y consens ; mais du moins, dans ton sort malheu- De lapartd'une amante accepte une retraite.
CATILINA
M'y pourriez-vous cacher ma honte et ma défaite? C'est là le trait cruel qui déchire mon cœur. Ah! s'il vous loucheencor, respectez mon malheur. Si de vous obéir ce coeur était capable. J'aurais trop mérité le destin qui m'accable. Dans l'état où je suis, loin de vous attendrir, Cest vous qui devriez m'exciler à mourir. Et même me prêter une main généreuse.
Cachez à mes regards cette douleur honteuse. Que craignez-vous? ma mort? La mort n'est qu'un
[instant Que le grand cœur défie, et que le lâche attend. Vous m'indignez. Je sens que ma raison s'égare.