SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. XLVII
Voltaire donne sa Marianne en 1724 et Crébilloason Pyrrhus en n2&.
A travers cette nomenclature un peu sèche, mais nécessaire, la chaîne des temps se renoue, et l'on reconstitue sans effort le milieu littéraire, brillant, élégant, un peu alangui, dans lequel le génie de Crébillon éclata comme un coup de tomierre.
Sa première tragédie, Idoménée, est l'aventure d'un roi de Crète, moitié réel, puisqu'il figure parmi les guerriers qui assiégèrent Troie, moitié fabuleux, puisqu'il était le fils de Deucalion, petit-fils de Minos, et le propre neveu de Phèdre l'incestueuse. On rapporte que, revenant de Troie et se trouvant exposé à une furieuse tempête, il fit vœu à Neptune de lui sacrifier la première tète qui s'offrirait a ses regards lorsqu'il débarquerait en Crète. Ce fut son fils qui vint à sa rencontre, et qu'il sacrifia sans hésitation. Crébillon recula devant cette atrocité ; son Idaraaute se tue pour épargner un crime à son père.
Pour comprendre à quel point une pareille donnée échappe aux conditions de l'intérêt scénique, il suffit de la comparer au sacrifice d'Abraham ou bien au sacrifice d'iphigénie. Abraham, comme Agamemnon, obéit à l'ordre du ciel, le premier avec toute humilité, le second avec révolte, tous deux avec un profond déchirement. Voilà de quoi toucher le cœur. De plus, le supplice d'iphigénie est réclamé par Calchas, par l'armée, par la Grèce tout entière; la conquête de Troie est à ce prix, liais Agamemnon n'a pas offert le sang de sa fille innocente pour sauver sa propre existence; l'on peut même croire qu'il donnerait sa vie pour celle de sa fille. Le cas d'Idoménée, au contraire, dont l'égoïsme se rachète aux dépens d'une victime sans tache, n'inspire que la répulsion et l'horreur.
On peut se demander à quel texte précis Crébillon, débutant dans la carrière des lettres, avait emprunté l'argument de son premier poème tragique. Connaissait-il les traditions incertaines qui se greffèrent sur les poèmes homériques? Je ne crois pas qu'il ait cherché si loin. L'histoire d'Idoménée est racontée en prose excellente dans le dernier des quatre livres de Télémaque, qui venaient de paraître en 1699 ; il est probable que Crébillon, on écrivant sa tragédie, représentée en 1705, ne songea qu'à dramatiser quelques pajjfs d'un livre exquis, qui jouissait d'une vogue infini» et
XLVllI NOTICE SUR CREBILLON
qui se trouvait dans toutes les mains. Les dramaturges d'aujourd'hui n'agissent pas autrement avec les romans en vogue.
Le style d'Idoménée, à part quelques incorrections et quelques remplissages, est d'une remarquable fermeté; on a cité souvent le récit du naufrage, imité du premier livre de l'Enéide, morceau de rhétorique que Fréron louait avec excès et que La Harpe a dénigré sans ménagement.
Atrée et Thyeste est une composition bien autrement savante, vigoureuse et saisissante qu'Idoménée. Le fond et la conduite générale en sont empruntés à Sénèque. Ici l'intérêt proprement dit est primé par l'horreur; cependant le développement du caractère d' Atrée est d'une force extrême; Fréron eut raison de dire qu'il n'est rien du plus beau au théâtre, le beau s'entendant ici au sens de ces vers de Boiieau :
Il n'est pas de serpent, ni de monstre odieux, Qui par l'art imité ne puisse plaire aui^yeux.
L'atroce sujet de cette tragédie trouva son expression précise dans le style solide, concentré, tout en substance et en saillie que caractérise ce court et célèbre dialogue des deux frères devant la coupe sanglante :
Méconnais-tu ce saug ? — Je reconnais mon frère !
Atrée et Thyeste fonda la renommée de Crébillon ; mais en même temps il la fixait et l'enfermait pour ainsi dire dans une faculté unique, en vertu de laquelle ses admirateurs eux-mêmes s'accordaient à lui refuser d'autres dons. « Ses vers », écrivit d'Alembert, « ont plus de force que d'harmonie, et son pinceau « mâle ne peint jamais que des objets terribles; en un « mot son génie nous asservit, mais c'est un tyran, à « force de nous faire trembler, et d'étaler à nos yeux « le carnage et l'horreur. » Montesquieu, plus modéré, ne lui rendait pas, au fond, une justice plus étendue ni' plus clairvoyante : « Nous n'avons pas d'auteur 0 tragique qui donne à l'àme de plus grands mouve- « ments que Crébillon, qui nous arrache plus à nous- « mêmes, qui nous remplisse plus de la vapeur du o dieu qui l'agite. C'est le seul tragique de nos jours « qui sache bien exciter la véritable passion de la tra- « gédie : la terreur. »