‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 34 sur 454 · SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. XLIX · texte numérisé non relu

SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. XLIX

Ces jugements exclusifs ne doivent pas être acceptés sans de larges atténuations et modifications par une critique plus compréhensive et moins partiale que celle des contemporains de Voltaire.

L'accusation, enveloppée dans d'apparents éloges, de ne savoir toucher que la corde d'airain, put se produire avec quelque apparence de bonne foi au lendemain d'Atrée et TUyeste. Crébillon sentit les conséquences qu'on en prétendait tirer contre son avenir théâtral. Il se défendit dans une rude et altière préface, pénétrée, comme l'était ce vaillant esprit, d'une ironie incisive, où l'on retrouve au naturel « le bourguignon salé ». A ceux qui lui reprochaient d'avoir exagéré la vengeance d'Atrée, motivée par un soupçon jaloux, il répondait sans sourciller : «Je n'aurais jamais « cru que, dans un pays où il y a taut de maris malce traités, Atrée eût si peu de partisans. » 11 ne cédait rien sur le fond, et maintenait énergiquement les droits de la tragédie, tout en se défendant plaisamment de toute complicité personnelle avec les crimes des Atrides. « On eut la bonté », dit-il encore, « de me lais- « ser tout l'honneur de l'invention ; on me chargea de « toutes les iniquités d'.\troe ; et l'on me regarde en- « core dans quelques endroits comme un homme avec « qui il ne fait pas sûr de vivre ; comme si tout ce que « l'esprit imagine devait avoir sa source dans te « cœur!... » Profonde remarque d'esthétique, que les poètes et les romanciers auraient trop souvent l'occasion d'opposer aux jugements inconsidérés comme aux imputations calomnieuses.

Je ne crois pas ofl'enser mes contemporains ni rien dire de nouveau en affirmant que le sens tragique n'existe plus parmi nous; et j'éprouve quelque embarras à faire pénétrer le lecteur de issi dans la pensée commune qui unissait il y a cent cinquante ou deux cents ans ceux qui composaient des tragédies et ceux qui les écoutaient. Nos aïeux se plaisaient à frémir, à se sentir abattus, consternés par les émotions du théâtre ; une scène pathétique les faisait trembler, une phrase entrecoupée les plongeait dans la terreur, un hémistiche suspendu faisait couler leurs larmes.

Ce mode spécial de sensibilité a cessé d'affecter les masses hétérogènes qui remplacent le public choisi d'autrefois. Des causes diverses, complexes et coutaaea, ont contribué à cette trauslonuation.

t NOTICE sua CREBILLON

Il est assez naturel de penser que la Révolution, en installant la Terreur dans la rue, l'a fait descendre du théâtre, et que la tragédie réelle en a tué le goût littéraire chez la nation. La tragédie, à ne la considérer, comme il convient, qu'à partir du Cid, l'ut le noble divertissement d'une élite et l'enseignement respectueusement reçu de la foule, sous les règnes, relativement paisibles à l'intérieur, de Louis Xlll, de Louis XIV et de Louis XV. Quelques hautes têtes fauchées sur de solennels échafauds, Montmorency, Marcillac, Boutevilie, Cinq-Mars ou Rohan, n'inquiétaient pas la multitude ; le spectacle ou le souvenir de ces infortunes isolées ne faisait qu'aviver, à la vue des catastrophes analogues que reproduit la tragédie, le sentiment aristotélique de la pitié et de la terreur Plus la France devenait paisible, plus les sentiments terribles et farouches étaient recommandés au poète. Corneille, grand, généreux, sublime, n'a guère sacrifié qu'une fois à l'horrible, dans sa colossale Rodogune; Racine, doux et tendre, ne connaît guère de cruauté que dans l'amour ; cependant il avait fini par aborder avec Athalie l'assassinat politique La corde ne tarda pas à se tendre chez ses successeurs, qui s'accordent à proscrire Tamour comme « indigne de a la majesté du cothurne »

Atrée et Thyeste, qui rfr^jondait précisément à ces exigences artificielles d'une rhétorique sans entrailles, produisit une sensation d'une intensité telle que Crébillon put craindre d'avoir dépassé le but; c'est par une sorte de compensation qu'il osa, dans son Electre, donner de l'amour à la fille d'Agamemnon pour le fils du meurtrier de son propre père. D'un autre côté, Oreste, qui ne se connaît pas lui-même, ayant été élevé sous un nom d'emprunt par son gouverneur, le sage Palamède, aime une jeune princesse, fille d'Egisthe et sœur du jeune prince aimé d'Electre. Tel est l'élément nouveau ajouté par Crébillon aux données de la tradition grecque ; c'est ce qu'il plut à Voltaire d'appeler « la partie carrée d'Electre » et qui lui inspira mille sarcasmes. A mon avis, à part le nom ridicule d'Iphianasse attribué k la fille d'Egisthe, sœur d'itys, la combinaison de Crébillon est aussi ingénieuse qu'intéressante; elle a le grand avantage de tempérer, au nn^ins dans les prolégomènes, cette sombre histoire de l'assassinat d'une mère par son fils, et surtout, en forçant

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les vengeurs d'Agamemnon de renoncer à leur tendresse pour les rejetons d'une race enntmie, de lijèler un sacrifice de cœur au sacrifice sanglant accompli par les bourreaux de Clytemnestre.

Créhillon s'imaginait peut-être qu'on lui saurait gré d'avoir attendri Melpomène et prêté à son Electre comme à son Oreste quelque chose d'humain ; c'est qu'il avait compté sans les zélateurs de l'antiquité, qui jetèrent les hauts cris et l'accusèrent d'avoir commis une sorte de sacrilège en altérant la simplicité de la fable grecque. Aux pédants résolus à bannir l'amour du théâtre, il aurait pu répondre en s'autorisant des licences accordées par le sévère Boileau lui-même :

Bientôt, l'amour fertile en tendres sentiments S empara du théâtre ainsi que du roman. De cette passion la sensible peinture Est pour aller au cœur la route la plus sûre. Peignei! donc, j'y consens, les héros amoureux.

Il préféra défendre, à l'occasion de son Electre, les droits de l'inventeur, c'est-à-dire du poète, et la liberté de l'esprit humain. « Sophocle », osa-t-il écrire dans sa préface, « ne pouvait donner à son Electre des « sentiments qui n'étaient point en usage sur la scène « de son temps; s'il eût vécu du nôtre, il eût peut-être « fait comme moi. Cela ne laisse pas d'être un attentat « jusque-là inou'i, qui a soulevé contre un moderne « inconsidéré toute cette région idolâtre, où il ne man- « que plus au culte qu'on y rend aux anciens, que des « prôtres et des victimes. » Et, plus audacieux encore, il ajoute : « Il ne s'agit que de rendre Electre tout à fait « à plaindre: je crois y avoir mieux réussi que Sopho- « de, Euripide, Eschyle et tous ceux qui ont traité » le même sujet. C'est ajouter encore à l'horreur « du sort de cette princesse que d'y joindre une pasci sion dont la contrainte et les remords ne font pas « toujours les plus grands malheurs. »

Cette tière attitude du génie qui a conscience de sa force déchaîna contre Crébillon des attaques auxquelles Voltaire eut la faiblesse de participer. N'est-ce pas lui, pourtant, qui, obligé à son tour de se disculper di'vanl les censures de l'étroite critique contemporaine, écrivait dans sa Dissertation sur la tragédie : « Je dis que ce serait manquer dame et de jugement « aue de ne pas avouer combien la scène française est

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