‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 36 sur 454 · SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. LUI · texte numérisé non relu

SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. LUI

Pour me faire oublier qu'on m'a rari mon père, Faites-moi souvenir que vous êtes ma mère!

Enfin, il faut bien le rappeler ici, puisque les générations oublieuses paraissent n'en plus rien savoir, la scène des fureurs 'Oreste, qui termine cette grande œuvre, est un morceau admirable, qui, par l'invention comme par le style, dépasse tout ce qu'on avait écrit avant lui en ce genre, même la dernière scène iV Andromaqiœ . Tout serait à citer dans un cours de littérature ; il faut se borner à. ce passage unique :

Que Tois-je ! mon aspect épouvante les ombres ! Que de gômisscmciits! que do cris douloureux ! «. — Orestu ! » — Qui m'appelle en ce séjour alTreui ?

Ce trait sul)limc n'appartient qu'à Crébillon; quoi de plus tcrriblt' cf de plus vrai que le désespoir de ce parricide, effrayé d'ontcndro son nom qu'il a prononcé Iui-mûrae?On dit que l'auteur dut cette inspiration à In rencontre d'un homme ivre qui s'appelait et se répondait à hante voix. Népomucèno Lemorcier, qui nous a conservé cette anecdote, fait remarquer avec raison que des hasards de ce genre courent les rues, mais que le génie seul les observe et sait les transporter dans le domaine de l'art.

Rhadamistc et ZéJiofjie, qui se place immédiatement après £^/ec/rc dans Tordre chronologique, est l'œuvre demeurée la plus célèbre de CrébilJon, et qui a conservé le plus de temps sa place au répertoire de nos deux premières scènes françaises (1). C'est évidemment la seule tragédie de Crébillon qu'on puisse qualifier de romanesque; cela ne suffit pas à justifier la prédilection qu'on lui attribue pour les fictions de La Calprcnède, qui, cinquante ans après la mort de ce célèbre auteur gascon, devaient être singulièrement oubliées et démodées. Un biographe fantaisiste a découvert qu'il serait curieux de rechercher et de transcrire les passages de La Calprcnède imités par Crébillon; que ne les recherchait-il et ne les transcrivait-il

(I) Cette tragédie fut encore jouée à l'Odéon en 1824; Frederick Lemaitre y avait débute deux ans auparavant par le rôle du confident Mitranc. La dernière roprcscntation au Tliéàtro-Krançais est du 28 mai 1829, avec Lafou et Ml'» Uucliesuois dans les deux priucipaux rôles, que Talma et Ml'' Georges avaient remplis 4 une reprise antérieure, le 6 avril 1808.

LIV NOTICE SUR CRÉBiLLON

lui-même? je crois qu'il y aurait perdu son temps. Ce n'est ni dans les dix volumes de Cassandre, ni dans les vingt-trois volumes de Cleopdlre que Crébillon puisa la première idée de Rhadamiste, mais tout simplement dans les Annales de Tacite (chapitres xlv à u du livre Xir. Ce Rhadamiste, fils de Pharasmane, roi d'ibérie la Géorgie d'aujourd'hui), avait épousé sa cousine Zénobie, fille de son oncle Mithridate, roi d'Arménie. Il fit étouffer son oncle et beau-père sous do lourds tapis, et s'empara de ses États. Ceci se passait sous le règne de l'empereur Claude. L'ignoble proconsul Julius Pélignus, gagné par l'or de Rhadamiste, sanctionna au nom de Rome cette usurpation. Mais bientôt une révolte éclata en Arménie et Rhadamiste dut chercher son salul dans la fuite. Il partit de toute la vitesse de ses chevaux; il emmenait Zénobie qui était enceinte.

« Toutefois », rapporte Tacite (1), « la crainte de l'ennemi et la tendresse conjugale lui donnèrent des forces, et elle supporta le mieux qu'elle put les premières fatigues. Bientôt les continuelles secousses d'une course prolongée lui déchirant les entrailles, elle conjure sou époux de la soustraire par une mort honorable aux outrages de la captivité. Rhadamiste l'embrasse, la soutient, l'encourage, passant tour à tour de l'admiration pour son héroïsme à la crainte de la laisser au pouvoir d'un autre. Enfin, transporté de jalousie, habitué d'ailleurs aux grands ntlentats, il tire son cimeterre, l'en frappe, et l'ayant traînée au bord de l'Araxe, il l'abandonne au courant du fleuve, pour que son corps même ne puisse être enlevé. Pour lui, il regagna précipitamment les États de son père. »

Celte dramatique aventure eut un double dénouement, plus extraordinaire encore.

a Cependant Zénobie, » continuent les Annales, « flotta doucement jusque sur la rive, respirant encore et donnant des signes manifestes de vie. Des bergers l'aperçurent, et, jugeant à la noblesse de .ses traits qu'elle n'était pas d'une naissance commune, ils bandent sa plaie, y apphquent des remèdes connus aux champs; ensuite, instruits de sou nom et de son aventure, ils la portent dans la ville d'Artaxarte. De

('.} J'emprunte ici l'excellente tradnctlon de M. J.-L. lîurnout.

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