‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 408 sur 454 · ACTE V, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE II

Et jeté les humains dans l'opprobre et les fers, C'est toi dont les fureurs toujours illégitimes Firent naître à la fois les sceptres et les crimes : Sans toi, rien n'eût borné ma gloire et mon bonheur. Quel sort plus beau pouvait jamais flatter un cœur? Et mes yeux effrayés verront fumer la terre D'un sang qui doit sa source au maître du tonnerre ! Grand dieu ! ne souffre point qu'un père furieux S'immole sans pitié le plus pur sang des dieux; Daigne, loin d'employer la foudre à sa vengeance, Tonner au fond des cœurs, et prévenir l'offense.

ISMÈNE

Madame, il faut cacher ce mortel désespoir. Glaucias, disiez-vous, demandait à vous voir?

ÉRICIE.

Je ne l'ai que trop vu ce prince déplorable, Des rois les plus vanlés modèle inimitable, Qui n'a que l'honneur seul pour guide et pour objet, Père moins malheureux encor qu'ami parfait. Que de son sort cruel mon âme est attendrie! Qu'il redoii'le les maux de la triste Éricie! Et ce roi gr séreux, si digne de pitié. De ses maUnurs encore ignore la moitié. Hélas! que j«> le plains! Que de vertus, Ismèneî Est-ce donc là, grand dieux! l'objet de votre h.tinc? Que mon père n'a-t-il un cœur tel que le sien! Qu'il aurait épargné de désespoir au mien ! Isméne, il ne vient point; et mon impatience Commence à soupçonner une si longue absence. Quel autre qu'Hélénus pourrait le retenir? Sans doute le cruel m'a voulu prévenir ; Et, si j'en crois me* pleurs, sa triste destinée Dans les flots de son sang est déjà terminée. Je ne sais quelle horreur me saisit malgré moi : Je sens à chaque instant redoubler mon effroi. Je demande mon père, et mon âme éperdue N'a peut-être jamais tant redouté sa vue. Enfin je l'aperçois. Soutenez-moi, grands dieux !

NÉOPTOLÈME, ÉRICIE, ISMÈNE.

NKOPTOLÈME.

Ilélénus que j'attends va paraître en ces lieux,

Ma fille. C'en est fait, ce guerrier rcdoulable. Loin d'oH'iir a Pyrrhus une main secourable, Lui-même doit bientôt le livrer à mes coups, Et ce spectacle affreux n'a pas besoin de vous. Sortez.Quoi! vous pleurez! qui l'aitcouler vos larmes? D'où peut naître àla fois tant de trouble et d'alarmes? Parlez, c'est trop se taire : après ce que je voi, Avez-vous des secrets qui ne soient pas pour moi?

ÉRICIE, se jetant à sps genoux.

Non, seigneur ; mais ce n'est qu'aux genoux de mon Que je puis éclaircir ce funeste mystère. [père

NÉOPTOLÈUEjIa relevant.

Ma fille, en cet état que me demandez-vous? Et qui peut vous forcer d'embrasser mes genoux ? Que craignez-vous enfin d'un père qui vous aime?

ÉRICIE.

Ah ! seigneur, pardonnez à ma douleur extrême. Je sais que vous m'aimez, et ce n'est pas pour moi Que je viens implorer les bontés de mon roi. Ne vous offensez point si les pleurs d'Éricie Osent d'un malheureux vous demander la vie. L'infortuné Pyrrhus va vous être remis...

NÉOPTOLÈUE.

Quoi ! c'est du plus cruel de tous mes ennemis Que vous osez, ma fille, embrasser la défense ! El ne craignez-vous point vous-même ma vengeance? D'où naissent pour Pyrrhus des sentiments si vains? Est-ce à vous que je dois compte de mes desseins, Vous que je dois sur eux ou consulter ou croire?

ÉRICIE.

Non, mais vous me devez compte de votre gloire : Elle est à moi, seigneur, autant qu'elle est à vous; Et ce qui la flétrit se partage entre nous. Si rien ne peut fléchir votre haine endurcie, Songez de quels malheurs elle sera suivie. Vous verrez contre vous armer tout l'univers, Et Pyrrhus chaque jour renaître des enfers. Quoi ! pour faire oublier le meurtre d'^Eacide, Vous méditez encore un double parricide ! Faudra-l-il vous compter au rang des assassins, Et vous voir devenir l'opprobre des humains, Lorsque vous en pouviez devenir le modèle, Si votre ambition eût été moins cruelle? Le ciel vous a comble de ses dons précieux. Et vos vertus pouvaient vous égaler aux dieux,

Page 1