CLODOMIR
Ce que les malheureux cherchent tous, à mourir.
Madame, c'en est fait : la colère céleste
Va bientôt des Romains détruire ce qui reste.
Le jour n'éclaire plus que des objets affreux,
Et l'air ne retentit que de cris douloureux :
Les autels ne sont plus qu'un refuge effroyable
Que souille impunément le glaive impitoyable.
Un tribun massacré par ses propres soldats
Ne sert que de signal pour d'autres attentats.
Un fils, presque à mes yeux, vient délivrer son pè:e;
J'ai vu ce même fils égorgé par sa mère.
On ne voit que des corps mutilés et sanglants.
Des esclaves traîner leurs maîtres expirants.
Le carnage assouvi réchauffe le carnage.
J'ai vu des furieux dont lajhaine et la rage
Se disputaient des cœurs encor tout palpitants :
On dirait, à les voir, l'un l'autre s'excitants,
Déployer à l'envi leur fureur meurtrière.
Que c'est le dernier jour de la nature entière ;
Et, pour comble de maux, dans ces cruels instants,
Rien ne m'annonce ici les secours que j'attends.
D'infortunés proscrits une troupe choisie
Va bientôt par mes soins se trouver dans Ostie.
J'ai sauvé Messala, Métellus et Pison ;
Mais ce n'est rien pour moi si je n'ai Cicéron;
C'est à ce tendre soin que mon amour s'applique,
Pour sauver à la fois vous et la république.
Fuyez, belle Tullie, et daignez un moment
Vous attendrir aux pleurs d'un malheureux amant.
C'est pour vous, digne objet qui causez mes alarmes.
Que le plus fier des cœurs a pu verser des larmes.
TULLIE
Moi, fuir ! ah ! Clodomir, c'est en moi, dans mon Que Rome doit trouver son salut ou sa fin. [sein. Les pleurs, pour m'ébranler, sont de trop faibles
[arnies :
La vie a ses attraits, mais la mort a ses charmes.
CLOnOMIR.
N'accablez point, TuUie, une ùme au désespoir. Si ma douleur n'a rien qui vous puisse émouvoir. Écoutez-moi du moins en ce moment fuiieslo. De ce père si cher, le seul bien qui vous reste, L'implacable Fulvie a juré le trépas ; Vous la verrez bientôt l'arracher de vos bras, Et couvrir de son sang celle auguste retraite, Qui n'est pourCicéron ni sûre ni secrète. Octave a découvert qu'il était en ces lieux: Rien n'échappe aux regards de cet ambitieux. Dangereux et prudent, plus adroit que sincère. Il ne s'attachera qu'à tromper votre père. Mécène est avec lui. Ce sage courtisan. Peu digne du malheur de servir un tyran. Vient flatter Cicéron d'une faveur ouverte, Sans savoir que peut-ètie il travaille à sa perte. Octave vous adore, et prétend, à son tour, Que votre père et vous couronniez son amour. Et moi, qui vous aimais plus qu'on n'aime la vie, Je vous perds avec elle, adorable Tullie. Votre hymen mettra fin à leur division, Et c'est mon sang qui ta sceller leur union.
Votre sang ! Ah ! croyez qu'il n'est point de puis- Que je n'ose braver ici pour sa défense. [sance Eh ! quel sang fut jamais si précieux pour nous ? Est-il quelque Romain qui le soit plus que vous? Clodomir, il est temps de vous ouvrir mon ùme. J'ai vu sans m'oflenser éclater votre flamme : J'ai souflert sans courroux qu'un amour malheu- Maigré ma dignité, m'entretînt de ses feux; [reux, Et cédant sans effort au penchant invincible Qui triomphait d'un cœur si longtemps insensible, Mon devoir contre vous n'a jamais combattu. L'amour pour vos pareils devient une vertu ; Et la vôtre, d'accord avec mon innocence, Ne m'a point fait rougir de ma reconnaissance. Je ne vous cache point que mes vœux les plus doux Se bornaient à l'espoir de vous voir mon époux ; Mais vous n'ignorez pas que la fierté romaine Jamais dans ses hymens n'admet ni roi ni reine ; Qu'étranger, et surtout soiti du sang des rois. Notre union ne peut dépendre de mon choix. Parmi tant de malheurs que nous avons à craindre.