‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 418 sur 454 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

Ah ! de leur cruauté loin que je sois complice, Il n'estpoiut de moments où mon cœur n'en gémisse.

CIGÉRON.

Faites moins éclater une teinte douleur Qui ne sert qu'à prouver que vous manquez de cœur. Pourquoi donc vous unir à la toute-puissance, Dès que vous n'en pouvez réprimer la licence, Ni soutenir un rang qui doit régler vos pas ? Si votre cœur est pur, vos mains ne le sont pas. Le sang coule à vos yeux, vous n'osez le défendre ; C'est vous qui le versez en le laissant répandre ; D'Antoine et de César collègue sans honneur, Lorsque vous en pourriez devenir la terreur, A peine vous osez disputer votre tète, Trop heureux en fuyant d'éviter la tempête ! Inutile tyran d'un peuple malheureux.

Soyez du moins pour nous un tyran courageux ; Et, si c'est à régner que votre cœur aspire, Sauvez donc les sujets qui forment votre empire. Unissons nos efforts et notre désespoir : Du sénat expirant ranimons le pouvoir.

Lorsque de Rome en feu des cris se font entendre, Attendez-vous sa fin pour pleurer sur sa cendre ? Ouvrez les yeux, Lépide, et revenez à vous. Rome en pleurs avec moi vous implore à genoux. Devenons tour à tour pères de la patrie. Et rendons aux Romains une nouvelle vie. Dussions-nous à la mort nous livrer sans succès, Nous revivrons tous deux pour ne mourir jamais.

LÉPIDE

Pour le salut de Rome inutile espérance! Abandonnez aux dieux le soin de sa défense. 11 n'est plus de Romains, ni de lois, ni d'état; C'est votre nom lui seul qui fait tout le sénat. Romain trop vertueux, dans ce malheur extrême. Ne songez qu'à sauver votre fille et vous-même. Tout l'univers en vain s'intéresse à vos jours, Si la fureur d'Antoine en veut trancher le cours. Echauffé par les cris d'une femme inhumaine Que des fleuves de sang satisferaient à peine. Ce cruel veut vous mettre au nombre des proscrits, Et vous pouvez juger quel en sera le prix. Je crains qu'à vos dépens Octave ne se venge, Et que de Lucius vous ne soyez l'échange. Octave, qui poursuit l'oncle du triumvir,

Ne se rendra jamais qu'on ne l'ait fait mourir;

Et l'on n'apaisera la haine de Fulvie

Que de tout votre sang on ne l'ait assouvie.

11 est vrai que contre eux Octave vous défend ;

Mais de ses intérêts son amitié dépend.

La seule ambition gouverna sa jeunesse,

Et le gouvernera jusque dans sa vieillesse.

Ainsi n'attendez rien de ce volage appui,

Que vous perdrez demain, si ce n'est aujourd'hui.

J'ai fixé mon séjour sur les rives du Tage :

C'est sur ces bords heureux, devenus mon partage,

D'un pouvoir usurpé restes injurieux,

Que je veux transporter Cicéron et mes dieux.

Venez y partager l'empire et ma fortune.

Qu'une tendre amitié doit nous rendre commune.

Qu'entends-je?

LÉPIDE

Et dans ces lieux quel est donc votre espoir?

J'y veux aceo le mien remplir votre devoir;

J'y veux faire, moi seul, ce que doit faire un homme

Qui veut mourir pour Rome ou mourir avec Rome.

Vous croyez, je le vois, parler au Cicéron

De qui la fermeté n'illustra point le nom ;

Mais je vous ferai voir que ma seule sagesse

Me fit, sur ma douceur, soupçonner de faiblesse.

Dans les temps orageux où mon autorité

N'avait dans le sénat qu'un pouvoir limité,

Je laissai de Sylla triompher l'insolence.

Le respect sur César m'imposa le silence;

Et ce même César prouve que la douceur

Peut, ainsi que la gloire, habiter un grand cœur.

Quand par des soins prudents j'ai conjuré l'orage.

Si l'on m'a reproché de manquer de courage.

Les désordres présents, ma mort et mes revers

Vont me justifier aux yeux de l'univers.

LÉPIDE. -

Et sur quoi voulez-vous que l'on vous justifie? Vivez pour illustrer encor plus votre vie. Je crains un désespoir. Ah ! mon cher Cicéron, Le ciel ne vous fit point pour imiter Caton.

CICÉRON

L'exemple de Caton serait honteux à suivre : Plusle malheur est grand, plus il est grand de vivre.

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