‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 42 sur 454 · LX NOTICE SUR CRÉBILLON · texte numérisé non relu

LX NOTICE SUR CRÉBILLON

Je ne snis, mnis je crains que ce grand nom d'Achille Ne soit pour lui d'un poids plus onéreux qu'utile; Oue sans gloire ses jours ne se soient écoulés...

Glaucias l'interrompant :

Ah! si vous connaissiez celui dont vous parlez!

Hélénns insiste pour pénétrer le secret de Glaucias, qui continue à résister.

Ouoi ! ce même tléléntis que l'univers admire, Et dont les dieux semblaient lui désigner l'empire. L'ennemi des tyrans, l'ami des malheureux, Flétrit en un seul jour tant de jours si fameux. Et me demande à moi le sang d'un misérable!

Ah! mon fils, étouffez ces désirs envieux;

Et Pyrrhus puisse-t-il pour jamais disparaître!

IIÉLÉNUS.

Je commence, seigneur, à ne me plus connaître. Pour la dernière fois j'emlîrasse vos genoux...

GLAUCIAS.

Ail! quoi emportement! c'en est trop, levez-vous, lîpconaaissez Pyrrhus à ma douleur extrême.

HÉLÉNUS

Aclievez...

RLAt-CIAS.

Je me meurs... Malheureux! c'est vous-mAme.

La résolution que Pyrrhus prend sur l'heure est à la hauteur du dévouement de Glaucias et d'Illyrus; il sauvera celui qui fut son frère en se livrant volontairement à Néoptolême. Son sacrifice sera d'autant plus douloureux qu'il aimait Éricie, la fille de l'usurpateur, et qu'il faut lui annoncer la révolution du sort qui les sépare à jamais. Cet aveu détermine encore ime reconnaissance, la troisième de la pièce, et qui cependant n'en est pas la moins émouvante; n'est-ce pas la perfection de l'art que de renouveler une situation par ce moyen si simple et si difficile, qui consi.<teàla présenter successivement sous ses différentes faces?

... Vous allez (dit Ericie) livrer un malheureni, Sans cesser d'être grand ni d'être généreux ? Ah! je vous reconnais à cet effort suprême; Justes dieux! c'est Pyrrhus qui se livre lui-même!

Rien n'arrête le digne héritier des^Eacides:

Un descendant d'Achille a-t-il peur de la mort?

SUR SA VIE ET SES OUVRAGIIS. LXl

Il assure d'abord la délivrance d'Illyrus, puis il Jette son épée au pied de Néoptolême :

... Frappe! voilà Pyrrhus!

Glaucias se précipite et interpelle Néoptolême :

De quoi va s'occuper ton injuste vengeauce? Sont-ce les mouvements qu'il te doit inspirer? n se livre à tes coups : que veux-tu? — L'admirer!

répond Néoptoir-mc qui, saisi d'une émotion respectueuse, s'incline devant le pelit-fils d'Achille, et ne lui demande, pour prix d'une réconciliation sincère, que de le reconnaître comme prince de son sang.

Telle est cette tragédie vraiment héroïque, où les sentiments grandioses élèvent 1 aaie à des hauteurs inaccoutumées, sans cesser de toucher le cœur. Si j'avais à prononcer un jugement comparé sur 1 œuvre entière de Crébillou, c'est i Pyrrhus que je donnerais le prix.

On ne saurait dire que cet ouvrage, d'une beauté sereine et achevée, ait été méconnu ; il l'ut applaudi dans sa nouveauté, et remis plusieurs fois au répertoire pendant le cours du xviu« siècle. Cependant il semble que Crébillou, découragé et lassé, quoiqu'il fût dans la force de l'âge et dans la maturité du talent, eût résolu, après Pi/rrhus, de renoncer au théâtre. De pareilles détenninalinus ne sont pas sans d'illustres exemples dans l'histoire de l'art. Hacine, après les iiijuslices dont l'hàdre avait soulfert, Rossini, après son (iuillaume Tell méconnu, Ingres, se retirant des expositions publiques pour ne plus encourir la dérision des critiques humiliantes qui martyrisèrent son Saint Symphorieu. Victor Hugo, insulté iluns ses Burr/raves par une réaction dont la niaiserie égalait la violence, s'éloignèrent des luttes publiques; mais ils ne cessèrent pas de produire.

Crébillon, au contraire, ne composa plus rien, conservant seulement dans son vaste cerveau, réduit au modeste exercice des menues alla ires administratives et académiques, les tirades politiques qu'il avait esquissées d'abord pour un Cromwell, abandonné presque aussitôt qu'achevé, et qui se transformèrent, avec moins de péril et de responsabilité, à l'usage d'im Cadlitta, tour à tour repris et abandonné m-ndjikt

LXn NOTICE SUR CRÉBILLON

plus de vingt ans. Il fallait que cette tragédie du grand vieillard se défendît par des qualités de premier ordre, pour ne pas aboutir aux déceptions qui suivent trop souvent les longues attentes.

Les discours tiennent, dans cette tragédie purement politique et délibérative, d'après le moule cornélien, une place considérable, justifiée d'ailleurs par la présence de Cicéron, de Caton et du sénat romain. Un tel parti pris obligeait le poète aune éloquence puissante et mâle, capable d'éveiller et de soutenir l'attention du spectateur. Cette obligation, Crébillou l'a remplie dans toute son étendue. Personne, depuis Corneille, dont le nom revient comme de lui-même à propos de Crébillon, n'avait exposé la politique de Rome avec plus de clarté, de force et de hauteur. Tacite ne désavouerait pas ces deux portraits incrustés en quatre vers comme des médailles de bronze :

Timide, soupçonneux et prodigue de plaiates, Cicéron lit toujours l'avenir dans ses craintes; Et Caton, d'un génie ardent mais limité, Ne connaît de vertu que la férocité.

La scène capitale de Catilina est la séance du sénat (acte IV, se. m, tableau plein de couleur et de mouvement. On sait que Catilina mourut les armes à la main en combattant Pétréius sous les murs de Rome. Les préceptes reçus et les ressources fort limitées de la mise en scène ne permettaientpas de montrer un champ de bataille, comme le fit de nos jours Alexandre Dumas traitant le même sujet ; unrécit était, en ce temps-là, l'unique ressource des auteurs médiocres, qui l'avaient discréditée. Crébillon passa entre ces deux écueils, l'impossible et le banal; il prit envers l'histoire une liberté qui me paraît fort excusable. Son Catilina n'est pas mort sur le champ de bataille, il a pu s'échapper, il rentre en scène couvert de sang, n'ayaut plus d'autre arme qu'un poignard avec lequel il se tue pour échapper aux vengeances du sénat ; mais, avant de mourir, il voit défiler devant lui Lentulus, Céthégus et les autres conjurés, que les licteurs conduisent à la mort. Il interpelle Cicéron et Caton, ses vainqueurs; il ealue le premier de cette apostrophe méprisante qui, par un trait d'observation profonde, dévoile l'orgueil du patricien chez le couspurateurdémagogue:

SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. LXlII

Approche, plébéien, riens voir mourir un homme Qui t'a laissé vivant pour la honte de Rome.

Puis, s'adressant à Caton :

Et foi dont la vertu ressemble à la fureur, Au gré de mes désirs tu feras son malheur.

A tous deux:

Qu'heureusement pour vous la force m'abandonne! Mais croyez qu'en mourant mon cœur n'est point changé. 0 César, si tu vis, je suis assez vengé!

Ainsi s'achèvfi la tragAdie, par un vers aussi l)cati que 1.1 scène dont il est le couronnement et la synthèse.

L'admiration des connaisseurs ne désarma pas la critique. On s'en prit au caractère de Cicéron. ravalé, disait-on, d'une manière indécente. On avait chargé Cri'îbilion des crimes d'Atrée; peu s'en fallut cpttc fois qu'on ne le rangeât parmi les ciimpliccs de Catilina. Voltaire jeta les hauts cris; les amis mêmes de Crébillon n'osaient l'absoudre déco chef. Avec un pou do bonne foi, l'on aurait compris qu'un conspiratour hardi, payant son audace de sa tt^to, olfrirait toujours un plus brillant personnage à loptiquo spéciale du thoeitre que le magistrat éloquent ot «ans épée, chargé d'assurer le triomphe de l'ordre et do la loi Nous ne connaissons plus ces scrupules ni ce^ résistances. Alexandre Dumas, dans son drame de ISiS que je citais tout à l'heure, alla plus loin que Crébillon; sons le masque transparent d'un Cicéron d'actualité, il livra à la risée publique l'honnête personnalité de M. Odilon Barrot et les iiléos de tout un parti, longtemps populaire, aujourd'hui conspué, qu'on appelle le contre gaucho. Alexandre Dumas ne rencontra pas d'obstacles dans cette voie ; il n'y recueillit que des applaudissements.

Crébillon, cependant, qui n'avait que très involontairement offensé la mémoire de Cicéron, résolut de marquer sa déférence pour l'avis unanime de la critique, et d'accorder une réparation publique au grand orateur romain. Dans un cas analogue, un écrivain moderne écrirait une lettre aux journaux; sa conscience et l'opinion publique ne lui en demanderaient pas davantage. Crébillon ne se contenta pas pour soi-

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