SUR SA VIE ET SES OUVRAGES. LXV
une dissertation sur la tragédie, qui visait çà et là Crébillon. Le vieux poète y répondit à mots couverts, dans sa préface de l'édition du Louvre, dont le début mérite d'être recueilli tout entier :
J'avais résolu de donner une dissert.-ition sur la tragédie. Ceux qui sont doués d'un génie heureux puisent des leçons dans leurs propres talents ; ceux qui en sout déuués n'ont besoin que d'un seul précepte, c'est de ne point écrire.
Je n'ai jamais eu grand foi aux corrections ; la plupart ne sont que des fautes nouvelles. Lorsqu'on n'est plus dans la chaleur des premières idées, on ne peut trop se défier des secondes.
Quant anx brochures que l'on fait courir contre moi, je ne mo pique pas d'y répondre ; les critiques les plus envenimées me fout encore beaucoup d'honneur; j'en aurais même remercié les auteurs si j'avais trouvé des instructioi qui pussent m'Atre de quelque utilité. Mais franchement je n'y ai entrevu qu'un deseein formé de m'humilier ou de me fâcher; mes censeurs ont manqué leur coup. La critique n'humilie que les orgueilleux, et ne fâche que les sots. J'aurois presque osé me flatter de n'être ni l'un ni l'autre.
Le sentiment de CrébilloD sur les corrections et les retouches n'est pas seulement une théorie personnelle ; c'est en même temps un coup droit à l'adresse de Voltaire, qui remaniait sans cesse ses pièces de théâtre, faisant annoter ses tragédies par ses amis, par d'Argental, par Thiriot, par Damilaville, par Cideville et vingt autres, profitant de tous les avis, et, en fin de compte, parvenant rarement à couvrir les vices originaux de sa méthode, qui étaient le défaut de maturité dans les plans, l'improvisation dans la forme.
11 n'en est pas moins vrai qu'une révision attentive aurait débarrassé le style de Crébillon de certaines répétitions fastidieuses, que? lui reprochèrent durement les mêmes scholiastes auxquels les centaines d'yeux et de larmes dont VAndromaque de Kacine e^l constellée et inondée ne causèrent jamais le plus léger souci.
Parfois ce sont des archaïsmes que l'on condamne chez Crébillon sans même les reconnaître. On ne viuidrait pas qu'il eût employé dpux on trois fois, en plus de vingt mille vers, le mot éprouver dans son eeus primitif et normal :
Princesse, si l'amour vous éprouve inflexible.
La justice exigerait qu'on le condamnât aussi dans l'Illiis/OH comique du gr:;nd Corneille :
Cr.LDÎLt-OX. '•