‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 6 sur 454 · SUR SA VJE ET SES OUVRAGES. XI · texte numérisé non relu

SUR SA VJE ET SES OUVRAGES. XI

de 1708 à 171 1, si deux cabales ne se fussent déchaînôes contre lui, celle de lloudard La Mothe et celle de J.-B. Rousseau. La Mothe, méchant poète, mais fort galant homme, se fâcha d'une facétie de Crébillon, qui s'était permis d'écrire une « fable en vers marotiques » pour se moquer des fables spirituelles mais un peu plates de M. de La Mothe. Quanta J.-B. Rousseau, il enveloppait Crébillon dans la haine collective qu'il avait vouée aux habitués du café Laurent (1). Voltaire, acharné contre la mémoire de Crébillon, s'est efforcé de compromettre celui-ci dans cette ténébreuse et dégoûtante histoire des couplets, qui amenèrent la condamnation infamante de Rousseau. Cette méchanceté gratuite de Volt;iire n'a pas trouvé crédit auprès de la postérité. Il n'en est pas moins vrai que les amis de La Mothe d'un côté, et de l'autre les amis de J.-B. Rousseau, s'il en eut, parvinrent pour un temps, et un temps fort long, à éloigner Crébillon de l'Académie. La Mothe, élu en 1710, tint Crébillon en échec Jusqu'en 1731, et, par un retour vengeur mais bien tardif, Crébillon n'y entra que lorsque La Mothe en eortit par la mort.

Cependant Rhadamiste et Zénobie, représenté à la Comédie-Française le 23 janvier 1711, éleva la gloire de Crébillon à son apogée. Deux éditions de cette tragédie s'enlevèrent en huit jours ; les représentations, commencées longtemps avant le carnaval, traversèrent le carême, et continuèrent encore après Pâques. La pièce s'est soutenue au répertoire de la Comédie- Française jusqu'au 28 mars 1829.

Crébillon ne put savourer sans mélange la joie de son triomphe. Sa femme mourut poitrinaire, âgée d'un peu plus de vingt-cinq ans, le 12 février 1711, laissant deux enfants en bas âge. Crébillon lui ût des obsèques solennelles, auxquelles prii'ent part trente prêtres de Saint-Etienne du Muni.

Ce deuil cruel le retint trois ans éloigné du théâtre ; il n'y reparut que le 7 février 1714, avec Xerxès, la plus mal reçue de ses tragédies, qui tomba tout à plat et ne fut jouée que deux fois.

A travers les longs débats de la succession paternelle, Crébillon n'avait pour subsister d'autres ressources que le faible émolument de ses ouvrages, lorsque le

(1) Le café de la veuve Lauréat, rue Ûauphiae. Voyez Jal.

ïtl NOtICE SUR CRÉBILLON

crédit de quelques amis puissants lui fit obtenir l'office de receveur des amendes de la Cour des aides, auquel il fut nommé le 2 août 1715. Les cinq années qui suivirent la mort de Louis XIV virent naître et s'rcroiiler le système de Law. Crébillon, lancé dans le plus grand monde, le fut aussi, quoi qu'on ait dit, daus les grandes affaires. Il disposait d'assez fortes sommes, qui ne provenaient pas de sa modeste place de receveur. J'en trouve la preuve dans diverses procurations qu'il donna à Poulin de Soumis en octobre et novembre 1720 (Cabinet des Titres, pièces originales), pour payer divers créanciers hypothécaires de la succession paternelle en se faisant subroger à leurs droits.

Ce fut l'époque brillante de sa vie mondaine. Crébillon avait tout pour y réussir, la vigueur du corps et l'ardeur sensuelle. 11 était noble de prestance, de démarche et de maintien ; sa tète offrait le masque saillant des passionnés et des coloristes : le nez accentué, les yeux grands et bleus largement et lumineusement ouverts, surmontés de sourcils blonds très épais et très arqués. Coiffé de la grande perruque de cérémonie, il avait la mine imposante d'un magistrat; dans un de ses portraits, qui nous le montre sans perruque, il rappelle plutôt quelque César romain. Il eut des succès en tout genre et ne s'en lassait point. Le fils du greffier de Dijon, bon vivant, grand mangeur, buvant sec, aussi gaulois dans la conversation courante que dans le patois de son pays, qu'il n'oublia jamais, s'épanouissait à l'aise dans ce monde de la Régence, qui faisait flamber la vie par tous les bouts.

La chute du système le prit au dépourvu; la chronique Teut qu'il eût gardé au fond d'un tiroir un bon de 57,000 livres, et que, lorsqu'enfin il essaya de le réaliser, il n'en trouva plus que 2,000 livres. Pour comble de malheur, sa place de receveur fut supprimée ; et Crébillon se retrouva, à l'âge de quarantesept ans, solus, pauper, nudus.

11 avait donné, le 10 avril 1717, sa sixième tragédie, Semiramis, qu'il retira après sept représentations. Une nouvelle tentative fut plus heureuse avec /*,'/>•rM«, qui date du 29 avril 172G, et qui, bien que totalement oublié aujourd'hui, se maintint longtemps sur la scène française.

La fatalité qui poursuivait Crébillon le condamnait

SUR SA VIL ET SES OUVRAGES. Xllt

à l'indigence; il semble qu'il en ait cruellement souffert dans les dix années qui, avec la ruine de système et la perte de son office, dissipèrent sa dernière espérance de fortune.

11 avait quitté la place Maubert après la mort de Marie-Charlotte Péaget, et était venu loger rue Saint- Jacques, en face des Mathurins; ses bureaux étaient là. Lorsqu'il n'en eut plus besoin, il dut chercher une installation moins coûteuse. Je le trouve en 1731 logé dans la pauvre et sordide rue Maçon, qui faisait communiquer la rue Saint-André des Arts avec la rue de la Harpe.

C'est là, selon toute vraisemblance, que la vie intime de Crébillon subit une transformation inattendue, et qui forme le plus frappant contraste avec l'éclat éphémère des années précédentes. Il avait aimé les habits somptueux et les meubles de prix; il sut se réduire aux vêtements les plus modestes et au plus humble des logis. Dans sa retraite, qui, pour un temps du moins, fut pour ainsi dire claustrale, il berça ses longues méditations dans la fumée du tabac, dont il prit l'habitude à ce point que ses amis durent la lui passer chez eux-mêmes, s'ils le voulaient avoir. Crébillon et sa pipe, ou point de Crébillon. En même temps il peupla sa solitude d'animaux domestiques, chiens et chats, ramassés malades dans la rue, et dont il se faisait l'infirmier. S'étonnait-on de le voir se phiire au milieu de cette ménagerie : « C'est que je « connais les hommes! » répondait-il.

Les hommes, cependant, n'étaient pas aussi ingrats que Crébillon avait pu les juger dans ses accès d'humour noire.

Un académicien plus connu de la diplomatie que de la littérature, Leriget de La Faye, étant mort en 1731, pour ainsi dire en même temps que Houdard de La Mothe, la candidature fut enfin décernée à Crébillon. Voltaire, qui n'était pas encore de l'Académie, mais qui, à cette époque, n'avait pas conçu contre Crébillon l'animosité farouche dont il le poursuivit jusqu'après le tombeau, l'assista dans les visites d'usage. « Je menai hier », écrit-il à la date du 19 août 1731, « M. de Crébillon chez M. le duc de Richelieu ; il nous récita des morceaux de son Catilina, qui m'ont paru très beaux. 11 est honteux qu'on le laisse dans la misère. Laudatur et alget. » Crébillon

XIV NOTICE SUli CRÉEfLLON

fut élu le 17 septembre 1731. Lo discours qu'il prononça en prenant séance le 27 du Uiénie mois avait été couaposé en vers, avec l'autorisation préalable de ses nouveaux collègues. Le remerciement obligé amène avec adresse l'éloge du cardinal de Richelieu et de Séguier, fondateurs de l'Académie, et celui du jeune roi Louis XV, en qui l'on voit paraître les vertus

Que Rome, à quarante ans, admirait dans Titus.

Crébillon, n'apercevant encore dans le jeune monarque que le fidèle époux de Marie Leczinska, s'écriait de très bonne foi :

Juste, clément, pieux, sou austère jeunesse Semble déjà dicter les lois de sa vieillesse.

La prophétie dut le faire rire plus d'une fois luimême, lorsqu'il se vit plus tard protégé et l'on peut dire caressé par madame de Pompadour.

Crébillon n'oublie pas son prédécesseur M. de La Paye, et il le loue sans emphase, d'un tour assez délicat.

De combien d'agréments ta raison fut ornée ! Sur quels objets encor parut-elle bornée? Le goût du vrai, du beau ; ceuseur ingénieux, Qui sans humilier moutruit à faire mieux : Le sel athénien, l'urbanité romaine; Tour à tour Lélius, Malherbe ou La Fontaine ; Aimable paresseux, plongé daus le loisir, Quel n'eùt-il pas été ? mais sa muse volage, Parmi tant de talents qui n'avait qu'à choisir, Aimait trop de l'espiit le doux libertinage. Quelle perte pour vous! quelle houto pour moi!

Est-ce bien là le dur et sombre Crébillon^ cet homme sans littérature, disait Voltaire, écrivain barbare, ajoute Jules Janin sans l'avoir jamais lu, qui a troussé ce compliment où l'on trouve précisément quelque chose de la grâce et de la facilité voltairiennes? Il en fallait citer ici au moins un passage pour ne pas laisser dans l'ombre un des côtés originaux et séduisants du peintre des Air ides.

Mais un vers qu'on ne saurait omettre en parlant de ce discours rimé, qui n'avait pas eu de modèle et qui n'eut pas d'imitateur, c'est celui-ci :

Aucun fiel n'a jamais empoisoané ma plume I

Page 1