SCÈNE V PHILOXÈ.NE, BÉRÉNICE, CLYTIE
BÉRÉNICE
Ah ? Seigneur, il est temps qu'une triste victoire Aux dépens de mon cœur satisfasse ma gloire. Et que par un ell'ort trop longtemps combattu Tout mon repos s'immole à ma ficre vertu. Dans votre passion tout l'Etat s'intéresse; Elle choque le roi, déplaît à la princesse; Et l'ambition cache à mes yeux abusés L'horreur du précipice où vous me conduisez. Je l'avouerai, seigneur, j'ai cru pouvoir sans crime Payer d'un feu tout pur une ardeur légitime; Mais puisqu'il est contraire à ce que je vous dois, D'une dure contrainte il faut suivre les lois, Et ne permettre plus à mon àme enflammée Que l'heureux souvenir que vous m'avez aimée.
PHILOXÈXE.
Quoi, le roi, la princesse, à ma perte animés. En prononcent l'arrêt, et vous le confirmez? Ilsblcàment votre amour, vous cherchez à l'éteindre? .\h! Madame, avouez que j'ai droit de me plaindre, Et qu'un cœur qui se rend aussitôt qu'alarmé, Sait peu comme l'on aime, ou n'a jamais aimé.
BÉRÉXICE.
Le combat que pour vousje rends contre|moi-raême, Me fait trop éprouver que je sais comme on aime; Et dans le rude assaut dont je soutiens les coups. Je méritais peut-être un reproche plus doux. Mais si, quand de mon feu le vôtre se défie, Le respect veut encor que je me justifie, A nourrir quelque espoir ne trouver plus de jour, Le savoir, vous le dire, est-ce manquer d'amour?
PHILOXÉNE.
Oui, c'est manquer d'amour; et s'il est quelque obsta- Qui semble demander lesecours d'un miracle, [cle Si sans lui sa rigueur ne saurait se forcer. On peut bien le prévoir, on peut bien le penser. Mais quand l'amoursur nous règne avec quelque em- On ne doit pas avoir la force de le dire, [pire, Et d'un œil languissant le désordre confus Doit servir d'interprète à qui n'espère plus.
BÉRÉXICE.
Ah! Seigneur, n'imputez cette fermeté d'âme Qu'au généreux motif qui fait agir ma flamme. Mon cœur de son succès paraîtrait plus jaloux, Si vous perdiez en moi ce que je perds en vous; Mais quand votre intérêt veut que je vousarrache Au malheur qui me suit, et que l'amour vouscache, Un si beau sentiment ne saurait endurer Que de lâches soupirs l'osent déshonorer.
PHILOXÉNE.
Et VOUS ne voyez pas dans cette noble envie,
BERENICE, ACTE II, SCÈNE I
Que m'ôter votre amour c'est m'arracher la vie,
Et que voire vertu conspire contre moi
Si par uu vaiu scrupule il échappe à ma foi ?
Que le roi s"ea indigne, ou que l'Etat murmure.
Ce cœur vous l'adonnée inviolable, pure;
Etje prends aujourd'hui touslesdieux pour témoins,
Que l'effet qu'elle attend ne le seiapas moins.
nÉitiixiCK.
Vous pourriez lespérer si le roi votre père Souffrait à sa raison de régler sa colère ; Mais bien loin que le sang lui parle pour un fils...
PUaOXÈNE.
Attendons le retour au moins de Cléophis, Il l'estime, il l'écoute; et comme à sa prudence Il daigna confier ma vie et mon enfance, De ce vieux gouverneur la sage autorité Peut-être adoucira son esprit irrité.
Par lui mieux informé de tout ce que vous êtes, Cessant défaire outrage à vos vertus parfaites, Il se ressouviendra qu'avant que d'être roi Il excusait en lui ce qu'il condamne en moi. Mon frère qu'un vrai zèle à me servir engage. Pour gagner son aveu mettra tout en usage; Et si par politique il s'obstine au refus. Son exemple est pour moi, je ne balance plus.
BÉRÉNICE
A quel indigne espoir cet exemple vous porte ! Me connaissez-vous, prince, eu parlant de la sorte, Et songez-vous assez qu'en ses plus doux appas. Si l'amour m'a surprise, il ne m'aveugle pas? Je sais que votre père, étant ce que vous êtes. S'abaissa pour aimer une de ses sujettes. Et qu'à fléchir le roi ne voyant aucun jour, L'hymen à sou insu satisfit son amour.
Mais quelle suite! A peine enirez-vous à la vie. Qu'il vous fait en tumulte enlever de Lydie; Votre mère traitée avec indignité, Hors d'état de vous suivre, en perd la liberté ; Et si la prompte mort de ce roi trop sévère K'eiU bientôt à son trône appelé votre père. Cette injuste prison, cet exil rigoureux. Auraient puni longtemps un prince malheureux. Non, son destin en vain semble régler le nôtre: Mon amour est trop pur pour abuser du vôtre, Et souffrir qu'uu hymen contraire à ses desseins Vous fasse mériter les malheurs que je crains.
PHILOXBNE.
G sévère vertu, dont la fière maxime
Sans l'appui du devoir ne croit rien légitime!
Aumoius, s'il faut tout craindre en l'état où je suis,
Voyez ce que je fais, et non ce que je puis;
Et l'espoir à l'amour étant si nécessaire,
Faites...
Vous le voulez'? Hé bien, seigneur, j'espère; Mais quoique votre foi m'y serve de soutien, Je sais trop qui je suis pour l'obliger à rien.
PUILOXÉ.NE.
Quoi, si l'on me pouvait forcer à la reprendre,
Pour l'engagerailleurs vous pourriez me la rendre?
BÉRE.MCE.
Après les sentiments que j'ai fait éclater.
Sans blesser ma vertu vous n'en sauriez douter.
PHILOXÈNE
Et votre amour par là m'explique sa tendresse?
BÉRÉNICE
Que vous êtes cruel de presser ma faiblesse! Oui, peut-être ce cœur en voudrait murmurer. Mais je ferais qu'au moins vous pussiez l'ignorer.
PHILOXÉXE.
Qu'aisément à ma foi votre vertu renonce !
BÉRÉ.NICE.
Prince, adieu. Ce soupir est toute ma réponse, Et l'amour vous l'explique en termes assez doux. Si vous croyez de moi ce que je crois de vous.