A MONSEIGNEUR LE CARDINAL MAZARIN
IIONSEIGNEUB,
Quelque indigne que soit Stilicon de paraître devant V. E.. j'ose abuser des approbations que le public lui a données, pour chercher à rougir moins de la liberté que je prends de vous l'offrir. L'histoire le marque pour un des plus grands hommes de son siècle ; dans les divers honneurs que ses longs services lui firent obtenir, il mérita que l'empereur Théodose le laissât pour tuteur à Honorius. qui daigna depuis se faire son gendre : et il n'y aurait peut-être rien eu jusques à lui de plus éclatant que sa vie, s'il n'eût pas laissé surprendre son devoir aux tendresses inconsidérées de la nature, et oublié ce qu'il devait à son maitre, pour rendre ce qu'il ne devait pas à son fils. Mais. Monseigneur, c'est une tache qu'il aurait sans doute épargnée à sa gloire, s'il avait été assez heureux pour être réserve à naître dans le temps, où je me suis efforcé de le faire revivre. Il ne trouvait rien alors qui lui off'rit l'image parfaite de cette fermeté héro'ique. qui soumet à une belle àrae l'empire de ses passions, et ses propres mouvements étant ce qu'il avait de plus illustre à consulter pour règle de sa conduite, ils ne lui suffisaient pas à lui faire acquérir cette pleine et inébranlable vertu, dont il ne voyait point d'exemples. Mais aujourd'hui, MoNSEIGNEUB, qu'il aurait eu celui de Y. E. et que ces hautes qualités qui vous assurent l'admiration de toute la terre, auraient fortifié les favorables dispositions qu'il avait aux grands sentiments, il y a lieu de croire que l'ardeur de vous imiter l'eut garanti des surprises d'une ambition qui l'a mis dans le précipice et que par cet heureux secours il se serait dégagé de cette dangereuse faiblesse, qui l'a enfin abandonné au plus criminel" emportement. En effet, Monseigneur, pour trouver un véritable héros, il le faut chercher dans V. E. De tous ceux que nous vante l'antiquité, aucun ne nous en fournit un caractère si solide, et vous nous faites voir en vous ce qui hors de 14 semble ne pouvoir être que la vaine idée d'une belle rêverie, et l'inutile effort dune si agréable imagination. Il s'en trouve qui, selon leurs diverses inclinations, nous ont laissé des traits assez achevés de prudence, d'équité, de modération. Je constance et de générosité : mais toutes ces difi'érentes vertus n'ont jamais été qu'une imparfaite ébauche de celles que vous nousavezfaitparaitre: et à bien examiner le principe dont elles sont parties, ils les ont peut-être possédées trop paisiblement, pour ne sembler pas avoir plutôt cédé à la pente naturelle qu'ils ont en, que d'avoir eu besoin de triompher d'eux-mêmes pour s'y affermir. Cependant on peut dire qu'il y a ce scrupule dans l'exacte vertu, quêtant qu'elle n'a pas été fortement combattue, elle ne mérite point cette véritable estime qui en fait le plus noble prix. Il faut que les grandes épreuves servent à la justifier; et c'est par là. Monseigneur, que tout le cours de votre vie a quelque chose de si extraordinaire, que nous tâchons inutilement de comprendre ce que nous ne nous lassons point d'admirer. Si nous vous considérons dans ces temps difrtcdes, où notre malheur ne nous laissa point de plus redoutables ennemis que nous-mêmes, y a-t-il rien de si surprenant quecette tranquille et incomparable sagesse, que les plus violents orages ne purent émouvoir ? Si nous vous regardons dans ce glorieux retour, qui a été suivi des acclamations de tous les peuples, que trouverons-nous qui soit plus au-dessus de l'homme que cette haute modération avec laquelle vous vous êtes servi de eet avantage'? En vérité. Monseigneur, il est bien malaisé que V. E.
ait refusé de s'applaudir souvent en secret sur cette merveilleuse égalité où vous avez su maintenir votre grande âme dans des résolutions si imprévues, et des changements si peu attendus. Gomme l'élévation du rang où la seule force du vrai mérite vous a fait arriver, n'avait point eu de charmes assez forts pour vous éblouir, vous avez montré qu'il n'y avait point de revers capable de vous abattre ; et n'ayant jamais fait vanité de tirer votre plus éminente grandeur que de celle de vos sentiments.vous êtes toujours demeuré maitre de votre fortune, parce que vous êtes toujours demeuré maitre de vous-même. Aussi, Monseigneur, il semble que les outrages les plus injustes qu'on ait essayé de vous faire, vous aient tenu lieu de services * considérables, et que ne les regardant que comme des acheminements il vous mettre dans un plus sublime degré de gloire, vous ayez dédaigné de pénétrer l'intention par l'assurance que vous avez de l'effet. La France n'en pouvait être plus avantageusement convaincue. C'est seulement en redoublant l'infatigable ardeur qui vous faisait travailler pour son repos, que vous vous êtes venge des efforts qu'elle a vu faire pour troubler le vôtre, et vous ne vous êtes point souffert de relâche, que par vos sages conseils vous n'ayez porté notre Grand Roi à lui accorder un bien qu'elle n'osait plus se promettre, cette paix pour laquelle on lui avait entendu pousser de si longs soupirs. Il fallait. Monseigneur, un zèle pareil à celui de Y. E, pour venir à bout d'une si difficile entreprise. Les obstacles invincibles qui s'y étaient toujours rencontrés avaient beau confondre nos vœux, et repousser nos espérances, nous ne pouvions douter d'un succès, dont vous nous aviez déjà répondu. Nous en avions un garant infaillible dans cette miraculeuse vivacité de génie qui vous avait fait autrefois apaiser la fureur de deux armées prêtes à venir aux mains, et il n ■ nous était permis d'attendre une moindre merveille de vos soins, dans l'important et fameux accord de deux couronner, dont les intérêts enfermaient ceux de toute l'Europe, C'est, Mo x SEIGNEUR, de vos conférences qu'elle tient l'heureux calme dont elle jouit, et nous le goûtons avec d'autant plus de joie, que le gage auguste que l'JSspagne nous a donné de sa durée, est le couronnement illustre de vos pénibles travaux. Yivez, Monseigneur, et vivez avec cet avantage, que pour offrir en vou.^ trop de matière à de justes louanges, vous nous avez réduits dans l'impuissance de vous louer. Tout ce que vous faites est si grand, qu'on ne saurait concevoir d'éloges assez forts pour v répondre. Il n'y a que vous seul qui puissiez vous suffire à "vous-même, par'les réflexions intérieures que vous ne vous sauriez quelquefois dispenser de faire sur vous. Un coup d œil vous y découvre en un moment ce que nous tâcherions en vain dexpiimer par tout ce que la plus subtile éloquence a d industrieux Et pour moi, qui ne sais qu'être dans un» perpétuelle admiration des miracles de votre vie, je ne sais aussi que garder en ce rencontre un silence respectueux, si ce n est que vous me permettiez de le rompre, pour vous assurer de la profonde soumission avec laquelle je suis.
Monseigneur,
De A"otre Éminence,
Le très humble et très obéissant serviteur.
T, Corneille.