SCÈNE HUITIÈME
LA COMTESSE, regardant la tapisserie.
Bien entendu. Mais, vraiment, vous dessinez à merveille !
Oh ! madame!... Tenez, c'est charmant, cet oiseau qui est là, madame ; si ju ne me trompe, c'est une perruche des Indes, la perruche lorri, n'est-ce pas ?
LA COMTESSE, avec abandon.
Oui... Je l'ai fait placer dans mon tapis par un ve'ritahle enfantillage... J'y attache un souvenir de cœur, car j'ai eu la passion de ces oiseaux... Malheureusement, c'est comme pour mes gloxinias, j'ai dû y renoncer ; je les perdais tous.
RAOUL, devinant toujours.
Aviez-vous soin, madame, d'entourer de flanelle les barreaux de leur perchoir ?
LA COMTESSE
Non...
RAOUL
Ah ! mais cela est indispensable :... ces petites bêtes s'enrhument très aise'ment... Dès qu'elles prennent froid aux pieds, la poiîrine s'engage ; mais, moyennant la précaution que je vous indique, madame, et en ayant l'attention de leur laver les pattes avec un peu de vin chaud, quand vous les voyez souffrantes, je vous garantis que vous les conserverez.
LA COMTESSE
Ah ! mais vous savez donc tout, monsieur?
RAOUL
Oh! madame... Voilà, madame, une esquisse bien grossière, mais suffisante pourtant, je crois.
Il se lève et passe à droite du métier. LA COMTESSE, s 'asseyant à son métier.
Oh ! mais... c'est parfait !... — Vous avez un vrai talent... Ce sera même mieux que l'iris... Je vous remercie mille
fois, monsieur, de votre obligeance,... et. aus-i de vos bons conseils... que je ne manquerai pas de mettre à profit.
(Souriant avec grâce.) Si VOUS lù'H aviez jamais donné qile de Ce
genre-là !... (Raoul s'incline; elle se lève. E1 maintenant, j'ai bien peur qu'il ne me reste qu'à vous rendre voire liberté, monsieur de Morière... (se reprenant.) monsieur d'Arnaud... pardon ! je ne sais plus, moi... Venise! Trieste !... je m'y perds à mon tour!
RAOUL, trè< sérieux.
Alt! je vous en supplie, madame, épargnez-moi... Je suis assez malheureux déjà de penser que le succès de ma démarche, succès qui me tenait au cœur, a peut-être été compromis uniquement par ce déguisement maladroit... dont je me suis laissé affubler.
LA COMTESSE
Ah ! l'idée n'était pas de vous ?
RAOUL
Car... n'est-ce pas, madame?... si je m'étais présenté franchement sous mon nom, comme je le voulais, vous auriez mieux compris que le sentiment qui m'amenait près de vous, qui prosternait à vos pieds une ame peu disposée à s'abaisser... devait être assez amer, assez poignant pour expier bien des torts... Vous auriez compris enfin que le plus sincère, le plus profond hommage que je pusse rendre à l'honnêteté, à la vertu... c'était l'hommage que je lui faisais de mon enfant !
LA COMTESSE, sérieuse et digne.
Je vous comprends el je vous crois, monsieur. Veuillez me croire et me comprendre de votre côté. Je ne suis insensible ni à la touchante destinée de mademoiselle de Thémines, ni au souvenir de l'infortunée qui fut sa mère... et, si cett»- ••niant se fût trouvée seule au monde, comme vous me le disiez d'abord, je n'aurais pas hésité à l'accueillir dans ma maison et à veiller sur son avenir.