‹ Theatre complet. -- (volume 3)Chapitre 60 sur 305 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

LE COMTE, très agité.

Vous avez raison. Chut ! attendez ! j'ai peur que ce ne soit une anguille... je n'aime pas les anguilles... c'est le diable à défaire... Enfin !... non!... permettez... c'est une carpe... cela prend la tournure d'une carpe, positivement...

Xe bougez pas, mon iils ! (il tire brusquement sa ligne de l'eau, avec

éclat.) Manquée !... j'ai tire' trop vite... mais c'était bien une carpe... vous lavez vue, Charles'?... elle était énorme... c'était un monstre, n'est-ce pas ?

LE VICOMTE

Oui, mon père.

LE COMTE

J'ai tiré trop vite... voilà mon défaut... je suis trop vif, trop bouillant... c'est un malheur !... Enfin... elle va peutêtre y revenir !

Il jette sa ligne.

LE VICOMTE

Espérons-le, mon père. (Après une pause.) Mon père, vous savez que je suis conscrit l'année prochaine?

LE COMTE

Oui, mon ami.

LE VICOMTE

Si je tombe sur un mauvais numéro, est-ce que je partirai ?

LE COMTE

>"on, certainement. Les principes de notre famille nous défendent, vous le savez, de tremper en rien dans les œuvres de ce siècle... de brûler, comme le dit votre grand'mère, le moindre grain d'encens sur les autels de Manimon... aussi, quoi qu'il nous en puisse coûter, nous vous achèterons un remplaçant.

72 LA BELLE Al BOIS DORMANT

LE \ ICO M TE.

Mon pure, j'ai pour que dans l'état de votre fortune, ce ne soit un sacrifice trop lourd pour vous.

LE f.OMTi;.

S;m> doute, mais je nie suis assure qu'en pareil cas nos cousins de Guy-Chàtel nous viendraient en aide.

LE VICOMTE, arec uno violent' soudaine, abandonnant sa ligne et passant

ORue.

Ah! mon père, tenez, j<- vous en supplie... laissez-moi partir î... ou je ne réponds plus de moi... Que vous le vouliez ou non, je me ferai soldai !

LE COMTE, d'abord consterné, .-e remet, et s'approebant 'ie son Us, il lui «lit d'un ton do reproche et de dignité.

Que venez-vous de dire, mon Mis?

LE VICOMTE, très agité et très ému.

Pardonnez-moi, mon père... je vous aime, je vous vénère... mais quand je pense... et j'y pense toujours... à L'existence qui m'attend, à cette longue vie que je passerai là oisif, inutile, inerte... sans avenir, sans honneur, sans patrie... ah ! ma tète s'égare ; je voudrais être le lils du dernier des paysans et être un homme ! Ayez pitié de moi, mon père, je vous en prie! je connais vos principes... je les respecte, mais enfin, être soldat, cela ne déshonore personne!... j'ai du sang de soldat dans les veines !... eh bien ! Laissez-moi être soldat.

LE COMTE

Mon lils, je n'entrerai pas avec vous dans la discussion de dos principes, je ne ferai appel qu'à votre cœur..v. (Très -mu.) Mon enfant, je suis vieux, je suis pauvre... je suis seul... il n'y a dans ma vie qu'une douceur... c'est vous... ne me quittez pas !

LE \ K.o M TE, attendri.

Jamais, mon père.

il baise la main qne lui donne »on père.

Je vous remercie.

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