ACTE DEUXIEME
LE COMTE
LE VICOMTE
Seulement, mon père, souffrez que je prenne, au moins de loin, quelque part à ce qui se passe dans le monde des vivants. Tenez, si vous me permettiez de parler avec vous des choses de mon temps, de mon pays, cela me soutiendrait Le cœur.
LE COMTE
Mais je vous le permets, mon enfant, et même vous me ferez plaisir, car moi-même, je vous l'avoue, j'ai quelquefois trouve' bien rigoureuses les ide'es de votre grand'mère sur les devoirs de la noblesse en ce temps-ci. En juillet 1830, quand elle m'ordonna de quitter l'épêe, que je venais de prendre à peine, j'essayai de la llécliir en vain. Vous connaissez ma mère... elle est absolue, un peu altière... et elle en a le droit... c'est une Lorraine !... car par elle nous sommes Lorrains, vous le savez !
LE VICOMTE
Oui, oui, mon père, je sais que nous sommes Lorrains. (a part.) Malheureusement !
LE COMTE
Je lui obéis, mais non sans amertume... et puisque nous en sommes aux confidences, mon fils, vous allez voir que votre père a eu aussi ses tentations et ses faiblesses. Alors, comme aujourd'hui, ma mère pre'tendait qu'aucun bruit du dehors, qu'aucun souffle du siècle ne pénétrât dans sa maison... Moi... j'étais né militaire... puis j'avais des camarades à l'armée d'Afrique... Ne pouvant les y suivre, je voulus du moins savoir ce qu'ils y faisaient... bref, je commis une étrange folie... je m'abonnai secrètement à un journal...
LE VICOMTE, ravi.
Vrairn rit î (11 tire un journal de sa poche.) Eh bien ! tenez, mon père !...
LE COMTE
Gomment! vous aussi, malheureux enfant!...
LE VICOMTE, avec expansion.
Depuis trois ans, mon père ! depuis qu'on se bat en Crime'e, en Italie, en Chine et un peu partout... Dame ! j'aime la bataille comme vous, mon père... et si je ne peux pas y aller, je veux savoir au moins ce qui s'y passe !
LE COMTE, s'animant.
Eli bien! tu me le diras, mon ami, veux-tu? Nous en causerons tous deux, n'est-ce pas"?
LE VICOMTE
Oh ! mon père, mais c'est mon rêve !
LE COMTE
Quand nous serons seuls !
LE VICOMTE, s'exaltant.
Oui, mon père. Car enfin voyons, mon père... avant tout, nous sommes Français, n'est-ce pas?
LE COMTE, enlrainé.
Mais certainement, mon ami, nous sommes Français... (n lui prend le bras.) Et persuade-toi bien que je ne suis pas «1»' ceux pour qui la gloire de nos armes s'est arrête'e à Fontenoy... il y a eu depuis, je suis juste, des actions de guerre très distinguées!...
LE VICOMTE
Parbleu, mon père! Fontenoy... mon Dieu, Fontenoy, c'était très beau, sans doute ! Mais parlez-moi de trois cents rnill^ hommes et de six cents canons... Voilà une bataille \ à la bonne heure !