I. F. COSftTE, Inquiet
Commenl ! que veux-tu «lire? que signifie cette insinualion? Peux -tu douter que cel hymen lie me pénètre en < - il* • t de la plus profonde allégresse?
i.isr.i i i:.
Eh biefll oui, Monseigneur, — là, franchement, j'en doute.. J«> conviens qu'en face «If madame la comtesse voire attitude n*esl pas trop mauvaise, ri je conçois que madame s'y laisse tromper: mais que moi, Monseigneur, moi, Lisette, avec ces yeux-ci H ce nez-là, j'aille prendre vos promenades d'âme en peine à travers le paie, vOs monologues effarés h vos gestes de Roland furieux pour «1rs symptômes d'amour et d'allégresse... nenni! .!•■ ne sais pas ce qui ee passe, monsieur le comte, mais il se passe quelque chose qui n'es! pas dans l'ordre, allez!
LE COMTE, regardant ave.- inquiétude autour «le lui.
Liseitel
LISETTE
Monseigneur'
LE COMTE
Tu m'as vu ion! à l'heure secOttèr col arbuste avec ontêtement ?
LISETTE
Oui, Monseigneur.
LE COMTE
Tu vas eu savoir la raison : c'est que cet arbre produit, Lisette; des fruits extraordinaires. Tiens, tends ton tablier.
LISETTE, éten.laut son tablier au-dessous .le l'arbre. Voilà, Monseigneur! (Le comte secoue l'arbre d'une .nain, et laisse tomber <lc l'autre Une pluie .le pièces rt*or dans le tablier.) Ail . lli"li DîeU .
LE COMTE
Là!... (\oyaat Lisette qui s'est reculée eu marquant une sorte d'effroi et qui semble chercher quelque chose à terre.) Eli bien! que cliercheS-tU
donc au pied de cet arbre?
LISETTE
Dame! je cherche... le serpent, Monseigneur!
LE COMTE
Non, rassure-toi, Lisette : il n'y a point ici de serpent, il n'y a qu'un infortune', un de'plorable infortuné... Approche... assieds-toi là, sur ces marguerites. J'ai toujours fait état de toi, mon enfant, comme d'une fille de bien, discrète et solide. Je vais me livrer à toi pieds et poings lie's. J'y suis résolu.
LISETTE, s'asseyant sur le banc de gazon.
C'est beaucoup d'honneur pour votre servante, Monseigneur.
LE COMTE, galant.
Tu n'es point ma servante, Lisette; c'est plutôt moi qui serais ton serviteur... et dans des conjectures plus heureuses, je n'hésiterais pas à te dire mille choses que ta petite personne printanière est bien faite pour inspirer... Mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure malheureusement... Or écoute, ma fille, et prépare-toi à frein ir «les pieds à la tète.
LISETTE
Je m'y prépare, Monseigneur.
LE COMTE
Je n'ai pas à te rappeler, je suppose, toutes les cruelles péripéties dont un destin ennemi traversa de tout temps mes amours avec ton adorable maîtresse. Nous étions nés cousins, tu le sais. Dès l'enfance, nous nous aimâmes. L'âge ne lit qu'ajouter à notre innocente inclination de plus vives ardeurs... Bref, notre union, dès longtemps
manifestement écrite dans le ciel, allait se ratifier sur la terre... quand une catastrophe de famille, enchaînant tout à coup les volontés de ta maîtresse, la jeta dans les bras de ce vieillard presque septuagénaire...
LISETTE
Le comte de Pons... oui, Monseigneur... Ce fut à l'époque de ce triste mariage, il y a trois ans, que j'entrai au service de Madame, »-t j*;ii pu juger de l'étendue du son désespoir.
LE COMTE
Le mien ne fut pas moindre, Lisette, je t'assure ! J'hésitai quelque temps entre les résolutions les plus extrêmes, et j'allais enfin prononcer en qualité de chevalier de Malte les vœux les plus sévères...
LISETTE
Ah! mon Dieu !
LE COMTE
Oui, Lisette, j'en avais pris mon parti, quand il y a dix-huit mois la mort du comte de Pons vint ressusciter toutes mes espérances... J'accourus aussitôt aux pieds de ta maîtresse...
LISETTE
Ah! je m'en souviens, Monseigneur! Quelle scène! les yeux m'en font encore mal quand j'y pense.
LE COMTE
Oui, ce fut touchant... Eh bien ! tu sais ce qui fut arrêté entre nous? Ta maîtresse voulut donner dix-huit mois aux convenances du veuvage : pour moi, je dus, par son ordre, reprendre la mer jusqu'à l'expiration de ce supréme délai imposé à mes feux...
LISETTE
Oui, Monseigneur. Eh bien! le délai est expiré depuis huit jours; vous êtes arrivé à l'heure dite; vous avez
trouva madame la comtesse plus tendre et plus fidèle que jamais; vous serez unis la semaine prochaine : je ne vois rien jusque-là qui puisse faire frémir ni vous, ni moi, Monseigneur,
LE COMTE
Attends, Lisette. Avant de quitter ma croisière sur le golfe du Mexique pour revenir en France, je lis avec ma frégate une courte relâche à la Trinité, qui est une petite île de ces régions. Là. je dus prendre sur mon bord quelques passagers de distinctfon. Parmi ces passagers, Lisette, se trouvait une noble famille créole, le marquis de Villa-Real avec la marquise son épouse... et sa fille, Lisette, sa fille... qui, même dans ces climats, où la beauté court les chemins, passait pour une perle des plus rares...
LISETTE
Aïe!...
LE COMTE, embarrassé.
Je crains. Lisette, que tu ne te fasses point une idée exacte des influences de la navigation sur le moral d'un borame. Sous les tropiques en particulier, par ces belles
nuits qu'illuminent de> milliers d'astres inconnus à notre hémisphère, vis-à-vis de ces immenses solitudes de LOce'an, la poésie déborde dans le cueur, elle ne sait où se prendre, Lisette!...
LISE 1" T E
Oui, oui !
LE COMTE
Bref, mon enfant, par une de ces belles nuits dont je le parlais, sans savoir pourquoi ni couinn-nt, je me trouvai tout à coup aux pieds de la jeune créole, lui jurant toutes les éternités du monde... Quelle aventure, hein, Lisette! Qu'en dis-tu?
LISETTE
Dame, Monseigneur, je ne connais pas les influences de
PREMIEB TABLEAU 93
la navigation, el je ne sais pas commenl <>n appelle sur mer ces sortes d'aventures-là; mais à terre nous les appelons de bonnes trahisons bien conditionnées... Pourtant, Monseigneur, je ne vois pas <iu*il y ait là de quoi vous spérer si essentiellement Madame la comtesse vous aime, el je pense qu'un aveu l»i<'ii franc, un repentir bien sincère, voua obtiendront ;ii-<;in<'!ii le pardon de cette fantaisie maritime.
LE COMTE
Attends, Lisette... lu ne sais pas tout. Malheureusement j'avais à mon bord un chapelain...
LISETTE
lu chapelain, bonté divine!
LE COMTE
Oui, Lisette, un petit chapelain...
LISETTE, ?e levant
Miséricorde! vous êtes marié, Monseigneur!
LE COMTE
Chut! tu l'as dis, Lisette.
LISETTE, <<>ui.tiit wi- l;t gMtthe.
Ah ! madame, madame !... au l'eu!
LE COMTE, eoarant après '-Ile et la ramenant.
Malheureuse! tais-toi, tais-toi donc!
LISETTE, essayant de lai échapper.
Madame!...
LE COMTE, louchant sou •
Silène»'. Lisette, ou je me perce le cœur sous les yeux!
Mai- l'iiiin, puisque vous êtes otarie, ttouseigueur, au nom du ciel, qu'est ce que vous âtes venu l'aire chei nous"?
LE COMTE, d'un ton plaintif.
Eh! c'est la délicatesse qui m'y a ramené', Lisette.
LISETTE
La délicatesse, Monseigneur!
LE COMTE
Sans doute. Écrire à ta maîtresse pour l'informer de l'état des choses, c'était assurément le procédé le plus simple; mais il m'a paru mesquin, grossier : j'ai jugé plus convenable, plus noble, de venir moi-même lui confesser mon crime. Je voulais d'ailleurs savoir ce qui se passait ici. Je me disais que ce pénible aveu me serait peut-être épargné, que ta maîtresse, durant ma longue absence, avait pu de son côté... Je me liais, Lisette, à la mobilité ordinaire de ton sexe...
LISETTE
Ah! je vous conseille d'en parler, Monseigneur!
Mais, au lieu de cela, je trouve une femme vivant dans la retraite, comme une sainte, lidèle comme une colombe, joyeuse comme une enfant... Que veux-tu ? le cœur m'a manqué, Lisette: je n'ai rien osé dire... et j'en suis là.
LISETTE
Cependant, Monseigneur, vous ne comptez pas, je suppose, vous taire jusqu'à la noce... inclusivement?
LE COMTE
Je n'en sais rien, Lisette. Je suis tellement désespéré que je n'en sais rien!
Ali! pardon, Monseigneur; mais nous ne sommes pas ici sur mer, et vous n'auriez pas pour excuse les influences de la navigation, cette fois-ci.
PREMIER TÀRLEÀU U7
LE i : i • M I B .
Ce que je sais, Lisette, c'esl que jamais je De trouverai le courage de confesser La vérité à ta maîtresse. Je mourrai de honte, vois-tu, en prononçanl le mol fatal... Il faut absolument, il le faut, el c'esl sur quoi Je veux le consultri-, que j'amène par quelque adroite manœuvre ta maià me rendre ma parole e1 à reprendre la sienne. Voyons, Lisette, aide-moi, suggère-moi, pour atteindre ce but, un expédienl possible... honorable... et tu me sauveras la vie, el je te le jure, tous les arbres du parc secoueronl une rosée d'or dans ton corsage!
LISETTE
Mais ''H vérité, Monseigneur, si vous veniez ici avec les
intentions que vous dites, votre conduite, depuis votre arrivée au château, me paraît passablement bizarre et contradictoire, car enfin, au lieu de déployer toutes vos i:\-;u-r< autour de Madame, i! fallait être... que sais-je moi? bourru, maussade, quinteux, grossier... enfin tout ce qu'un homme sa il être quand il s'abandonne franchement à son naturel.
LE COMTE
Eh! je le voulais. Lisette; mais il est si dur de travailler détruire, à se ruiner soi-même dans l'esprit d'une femme charmante et accomplie... qu'on a aimée... qu'on aime encore... car j'avais à peine revu ta maîtresse que je sentais, pour m'achever de peindre, se rallumer dans mou cœur...
LISETTE
Vraiment, Monseigneur?... C'esl bien fait, et cela prouve qu'il y a une justice là-haut... Mais enfin, coûte que coûte, puisqu'il s'agif de vous l'aire haïr, il faut vous montrer haïssable... J'ai beau réfléchir, je ne vois que ce moyen-là.
LE COMTE
Sérieusement, tu ne vois que celui-là, Lisette?
iv G
LISETTE
Oui, Monseigneur* et même je vous engage fort à l'employer sans retard: car vous êtes au pied du mur, et c'est à peine si huit jours d'un travail consciencieux; vous sufliront à démolir un ediliee d'amour si solidement établi... Chut! voici Madame. — Ah! pauvre femme!
LE COMTE
Ciel!... Eh bien! je vais essayer, Lisette, je vais essayer... Va. mon enfant, laisse-nous... et silence!
Lisette sort par le fond.