‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 183 sur 194 · SCENE X DARCIER, SUZETTE · texte numérisé non relu

SCENE X DARCIER, SUZETTE

SUZETTE, très en dehors C'est gentil, ça, hein? Je t'écris à cinq heures et je

viens t'embrasser une heure après. C'est d'une bonne Suzette, dis, mon Jean? Oh! mais, tu n'as pas l'air ravi, ravi, entre nous?

DARCIER, concentré Au contraire. Je suis enchanté.

On ne le dirait pas. Tu sais, si lu te tiens à cette distance, ça ne me sera pas très commode de t'embrasser. Tu ne veux pas que je t'embrasse?

DARCIER, la repoussant Tout à l'heure.

SUZETTE, surprise Qu'est-ce que tu as? On nous surveille?

DARCIER Non.

SUZETTE Alors? Qu'est-ce que je t'ai fait?

DARCIER Je vais te le dire,

SUZETTE

J'espère, car tout à l'heure tu m'as répondu un mol charmant, un mot d'amoureux, enfin! Il s'est donc passé quelque chose depuis ce moment?

DARCIER

Sans doute.

SUZETTE Qui t'a détourné de moi?

DARCIER J'espère.

SUZETTE, 5e montant

Eh bien, quoi? Dis-le. Je veux savoir.

Sois tranquille, tu le sauras.

SUZETTE, insistant J'ai le droit de le savoir.

DARCIER

Ne crie pas. On ne nous surveille pas, mais on peut nous entendre.

SUZETTE Ça m'est égal.

DARCIER, violent Moi pas.

{Un silence où ils se dévisagent hostilement.)

SUZETTE C'est vrai, il y a l'autre.

DARCIER

En effet, il y a Vautre, comme vous dites si justement, car vous ne saurez jamais à quel point elle est différente de vous.

SUZETTE

Je ne le saurai jamais, parce que ça ne m'intéresse pas. DARCIER

Comme je vous comprends! Parlons bref. L'explication de ma colère, vous l'aurez en un seul mot, en un seul nom : Héricy.

SUZETTE, se reprenant, après avoir tiqué Après ?

Ça ne vous suffit pas?

Non.

DARCIER Tu es difficile.

SUZETTE

Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce que cela signifie? Tu as reçu une lettre anonyme où on te disait qu'il était mon amant?

DARCIER A peu près.

SUZETTE

Et, naturellement, tu l'as cru tout de suite?

DARCIER J'ai eu tort?

SUZETTE

Si tu n'étais pas lâche et stupide comme tous les hommes, lu m'aurais défendue contre cette calomnie, d'abord.

DARCIER

Et qui te dit que je ne l'ai pas fait?

SUZETTE

Tu as donc reçu la visite de quelqu'un qui m'accusait?

DARCIER Mettons.

Et tu ne l'as pas jeté à la porte?

DARCIER C'est peut-être qu'il accusait bien.

SUZETTE On t'a donc apporté des preuves?

DARCIER Oui.

SUZETTE Que tu as vues?

DARCIER Oui.

SUZETTE, anxieuse Une lettre que j'avais écrite à cette personne?

DARCIER

Non.

SUZETTE, de même Qu'elle m'avait écrite?

DARCIER

Non.

SUZETTE, respirant

Alors, quelle autre preuve décisive a-t-on bien pu te faire voir? Quelle autre, dis, quelle autre?

DARCIER, jouant avec la carte d'Héric^ Que vous importe? Je vous dis que je suis sûr.

SUZETTE Et tu ne me permets même pas de me défendre, de

me justifier? Ah! mon pauvre Jean! Je te croyais plus fort et plus généreux.

DARCIER

On se trompe. On se connaît si mal les uns les autres. {S'asse})ant et jouant toujours avec la ccrle d'Hécp pliée en deux.) Regarde-moi bien dans les yeux. Tu n'as jamais été la maîtresse de Jacques Héricy?

SUZETTE Jamais.

DARCIER Tu me le jures?

SUZETTE, tendrement Je le le jure.

DARCIER

Non, pas comme ça. Ne me réponds pas en femme. Pas de câlineries, pas de cajoleries déplacées. Dis simplement, très simplement, comme un homme : je te le jure.

SUZETTE, très simplement

Je te le jure.

DARCIER, se reculant

Oh! oh! vous avez un merveilleux aplomb. Vous avez de la défense! Compliments! Vous mentez royalement.

SUZETTE Je mens?

DARCIER

Non. C'est-à-dire, ma chère, que je n'ai jamais vu une comédienne de votre force. Entrez au théâtre, croyez-moi; vous y avez un avenir magnifique. Ahl

vous ne connaissez pas Héricy? Dommage! C'est un homme charmant, un peu naïf, comme moi d'ailleurs, comme tous les hommes qui sont assez bêtes pour aimer de toute leur passion la première gueuse qui les affole I Ah! tu ne connais pas Héricy, ma fille! Etrange! (// lui met la carie d'Héncy sous le nez.) Car lui te connaît. Ça lui coûte m.ême assez cher ; il sort d'ici ; il est dans un état lamentable; demain, peut-être, il se sera fichu une balle dans la peau pour toi. De l'homme qu'il était avoir fait la loque qu'il est aujourd'hui, c'est du bel ouvrage; c'est du travail qui te fait honneur, saleté !

{Suzelie se lève pour s'en aller. U la force à se rasseoir.)

SUZETTE Vous n'allez pas me brutaliser, je pense?

DARCIER, violemment

Je n'en sais rien. — Ainsi tu m'as menti depuis le premier jour! Pourquoi, par exemple, pourquoi, je me le demande? Qu'est-ce qui t'avait forcée à me prendre? Qu'est-ce qui te forçait à me garder? Tu aurais pu, au moins, être franche, ne pas me trahir aussi salement.

SUZETTE

Jean!

DARCIER

Une honnête femme, toi! Ah! me l'as-tu assez fait croire! Et je l'ai cru, triple idiot que j'étais! Je l'ai cru de toutes mes forces! Tiens! tu n'es qu'une fille! Tu fais le même métier et tu n'as pas, toi, l'excuse de gagner ton pain. Mais pourquoi, pourquoi m'as-tu pris, puisque tu ne m'as jamais aimé?

SUZETTE, âncèrement Tu te trompes, je t'ai aimé.

DARCIER Tu m'aimes peut-être encore?

SUZETTE Qu'importe maintenant! Laisse-moi partir.

DARCIER Oui, Tu as raison. Quittons-nous. Et vite. Ça vaudra mieux.

SUZETTE

Nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Oui, c'est mieux que nous nous séparions maintenant. Plus tard, c'aurait été plus pénible. Nous souffrirons moins.

DARCIER, raillerie /lafneuse Tu souffriras, toi?

SUZETTE Je ne suis p>eut-être pas si forte que tu crois.

DARCIER Tiens! laisse-moi rire.

{Il rit d'un rire mauvais et douloureux.)

Adieu !

SUZETTE

Attends.

DARCIER, impérieux

Quoi?

DARCIER, brutal

Je te dis d'attendre. {Elle remonte.) Je te dis... (// fait un geste violent.) Où vas-tu?

SUZETTE Chez moi.

DARCIER

Vraiment! Et qu'est-ce que tu vas faire, ce soir? Nous devions passer ensemble cette soirée... Te voilà libre. Qu'est-ce que tu vas faire?

SUZETTE Je rentre chez moi. J'y resterai toute la soirée.

DARCIER Ce n'est pas vrai. Tu vas le rejoindre.

SUZETTE Je n'ai plus de comptes à vous rendre, j'imagine.

DARCIER C'est ce qui te trompe. Allons, avoue. Tu vas le re joindre. {Elle hausse les épaules.) J'en suis sûr.

SUZETTE Si tu en es sûr!

DARCIER, presque hors de lui Ah! ne raille pas, je te le conseille. J'ai beaucoup de mal à me dominer.

(// se contient aoec peine.)

SUZETTE Laisse-moi partir.

DARCIER, la secouant

Non! dis-moi d'abord où tu vas en sortant d'ici! Allons, qu'est-ce que tu fais, ce soir?

SUZETTE, avec défi

Ce qui me plaira.

DARCIER Nom de D...

SUZETTE, de même

Tu viens de me dire que j'étais libre.

DARCIER, assommé

C'est vrai, tu as raison, tu es libre. C'est bien, va-t'en! C'est fini. Disparais. Sors. Va faire ton métier dehor&. Que je ne te voie plus. Va-t'en.

(// s'assied.) SUZETTE

Ecoute. Je peux bien te le, dire, maintenant que je m'en vais pour toujours, je t'aimais encore, oui, profondément! (7/ se iait.) J'aurai beaucoup de chagrin, mais oui, et toi aussi, j'en suis sûre... tu verras, tu m'aimes toujours, mais si, je le sens... Tu es en colère en ce moment et tu ne me répondras pas. Mais il est possible, tout à l'heure, que tu regrettes de m'avoir chassée et que tu n'oses pas m'écrire de revenir. Alors... je vais te dire... Ecoute bien. Je t'attendrai demain matin une dernière fois, à onze heures, chez nous. Tu viendras... si tu veux... {Plus bas.) si tu veux encore de moi. Si tu ne viens pas, je saurai que c'est fini et je disparaîtrai. Cesl cela. Demain, à onze heures, tu viendras. Oui, tu viendras. [Il se tait.) Au revoir. {Elle remonte.) A demain.

{Elle remonte. Il ne bouge pas. Elle sort. Il ne bouge pas.)

DARCIER, à soi-même Imbécile I

{Entre Bourland.)

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