SCÈNE IV HËRICY, SIMONE
HÉRICY
Je suis désolé, madame, d'être arrivé dans un moment pareil. Si je peux vous rendre service, usez de moi, je vous en prie... Vous savez quelle amitié me lie aux Œarlines et moi, de mon côté...
SIMONE
C'est vrai. Paul et Alice vous aiment beaucoup. Ils me l'ont souvent dit. Excusez-moi de me laisser aller ainsi devant vous; je passe par de telles angoisses. J'ai peur qu'il ne soit arrivé malheur à mon mari. J'ai tant de raisons de craindre et de tout craindre. On peut l'avoir attiré dans un piège... Il peut avoir été victime d'un guet-apens... vous comprenez, mon imagination travaille... Alors...
HÉRICY
Un piège! Un guet-apens! Voyons, madame, pour cela, il faudrait que le docteur eût des ennemis terribles, et, vraiment, un homme comme lui, je ne vois pas...
SIMONE, se laissant aller
Des ennemis!... D'abord, tout le monde en a... Comment n'en aurait-il pas? Et puis, il peut arriver malheur à quelqu'un sans qu'il ait des ennemis. Un suffit. Un homme qui aurait ou qui se croirait des raisons personnelles de lui en vouloir... Les hommes sont si féroces, si lâches, dès qu'une femme... Monsieur Héricy, vous me parliez de nos amis Charlines, tout à l'heure... Dites-moi, est-ce que vous n'avez pas eu l'occasion de rencontrer chez eux les Sormain?
HÉRICY, changeant de ton
Oui, madame.
SIMONE, de plus en plus nerveuse
Assez souvent, n'est-ce pas? Enfin, vous les connaissez... tandis que moi, je n'ai guère fait que les entre^ voir une fois à une soirée... Je serais curieuse de savoir... M. Sormain m'a fait une impression singulière... oh! c'est à peine si je l'ai aperçu; on me l'a tout juste pré-
sente... mais il m'a paru... enfin, je serais curieuse de savoir...
HÉRICY
Quoi donc, madame?
SIMONE Ce que vous en pensez... voyons... quel homme est-ce?
HÉRICY Je ne saisis pas très bien...
SIMONE
Voilà. II m'a intéressée tout de suite, oui, il m'intéresse beaucoup... Il m'a paru très énergique, très résolu... enfin, pour peu qu'il prît ombrage de quelqu'un, il pourrait facilement devenir vindicatif, n'est-ce pas votre impression?
HÉRICY
Oui, madame.
SIMONE, avec anxiété Dangereux même?
HÉRICY Dangereux! ah! peut-être, mais je ne vois pas...
SIMONE, se ressaisissant
Oh! je vous demande cela comme je vous demanderais autre chose. Je m'informe, je cherche. Sa femme est très jolie; c'est une cliente de mon mari. Vous savez ce que c'est. Il suffit quelquefois d'un mot mal interprété, d'un propos malveillant, pour qu'un mari soupçonneux...
HÉRICY, tiquant
Ah! Mme Sormain est une cliente du docteur?
SIMONE
Elle n'en fait pas mystère. A cette soirée, justement, elle a tenu devant tout le monde à lui exprimer sa gratitude d'une façon... Vous y étiez; vous vous rappelez?
HÉRICY
Non, madame, non; je n'étîus plus là, j'étais déjà parti. {A soi-même.) Et, depuis, elle n'a jamais prononcé devant moi le nom de Darcier. Curieux!
{Rentre Bourland.)
Eh bien?
BOURLAND On n'a pas vu le docteur à l'hôpital, ce matin.
SIMONE Que faire, mon Dieu, que faire?
BOURLAND Attendre encore, madame, courageusement.
SIMONE Je vais lâcher.
HÉRICY, brusquement Au revoir, madame.
SIMONE Vous partez, monsieur Héricy?
HÉRICY, étrange Oui, madame, il faut... Si le docteur rentrait pendant mon absence, dites-lui, je vous prie, que je vais
revenir... J'aurai besoin de lui parler... tout de suite. A tout à l'heure.
(// sort.)