SCÈNE V ÉMILIENNE. MADELEINE
ÉMILIENNE
Laissez-moi d'abord vous remercier d'être venue, madame. C'était une question d'humanité. Vous allez voir mon p>ère; vous constaterez tout de suite combien il a dû souffrir, combien il a souffert depuis qu'il a craint de vous perdre.
MADELEINE, cOfec émotion Ah!
ÉMILIENNE
Je vais au plus pressé. Il ne faut pas que vous partiez d'ici avec la pyensée de ne plus revenir; il ne le faut pas. Mon père aura dans votre vie la place que vous voudrez bien lui laisser, fiit-ce la plus effacée, la plus humble, j'allais dire la plus humiliée; mais je vous sqpplie de lui en conserver ime. Sinon... oui, tout est à redouter.
MADELEINE
Mon Dieu!
ÉMILIENNE
Je vous le demande en grâce; même si vous n'êtes
plus libre, soyez assez généreuse pour ne pas délaisser complètement un homme dont vous êtes toute la pensée et que votre abandon tuerait.
Je n'aurais jamais eu le courage de faire ce que j'ai fait, madame, si votre frère n'était pas venu me persuader que le bonheur de votre père l'exigeait. Je savais qu'il m'aimait, mais je ne me doutais pas que ce fût au point que vous dites ; je pensais que votre présence auprès de lui suffirait à adoucir l'amertume d'une séparation brusque et p>eu à peu la ferait oublier.
ÉMILIENNE
Hélas! non, madame, mon père m'aime infiniment, mais la tendresse qu'il a pour moi n'a rien pu contre le désesp>oir où l'a plongé votre départ. Il vous aime vraiment d'un amour de jeune homme, et ces sentimentslà sont si forts que, près d'eux, tous les autres pâlissent. Je le sais maintenant.
MADELEINE Il est très à plaindre.
ÉMILIENNE
Il a été très à plaindre. Il l'est moins maintenant, puisque vous voici.
MADELEINE
Sans doute, me voici. Mais je ne reviens pas telle que peut-être il l'espérait. Vous l'avez deviné, madame; je ne dispose plus de moi; je ne suis plus libre. Et je ne le suis plus dans le sens le plus grave du mot; je ne m'appartiens plus moralement; j'ai donné ma vie, mon cœur à un autre être; j'aime, en un mot.
ÉMILIENNE
Je le pensais. Sinon, vous n'auriez jamais eu le courage de faire à un être qui vous adorait le chagrin que vous n'avez pas hésité...
MADELEINE, vivement
Ne croyez pas cela! J'ai hésité longtemps et j'ai été déchirée d'agir comme j'ai agi. J'avais pour votre père une profonde affection.
ÉMILIENNE Il la mérite. C'est le meilleur des êtres.
MADELEINE, à mi-Voix
Je k sais bien.
ÉMILIENNE
Mais vous ne l'aimez pas et vous êtes effrayée à la pensée de vous aliéner à cause de lui quelqu'un...
MADELEINE C'est vrai.
ÉMILIENNE
Pourtant, si cette personne vous aime vraiment, vous ne risquez rien.
MADELEINE Sait-on jamais?
ÉMILIENNE, avec profondeur.
Laissez-moi vous le dire, madame. Beaucoup de femmes sont dans une situation analogue à la vôtre. Il faut beaucoup de courage pour en accepter les risques; mais elles l'ont trouvé; vous le trouverez aussi, j'en suis sûre. Tenez, j'ai une amie qui aime passionnément un homme qu'elle désespère, parce qu'elle se refuse à vivre
avec lui. Eh bien, si elle n'y consent pas, c'est uniquement pour ne pas se conduire sans générosité vis-à-vis de son mari qu'elle n'aime pas, mais à qui elle se sait indispensable. Cela lui demande un grand effort de volonté, une énergie de chaque jour, mais elle ne pourrait plus être heureuse si elle savait qu'il y a dans quelque coin du monde un être qui, à cause d'elle, étouffe des sanglots.
MADELEINE
Oui, je comprends.
ÉMILIENNE
Je ne vous demande que cela pour mon père : votre amitié. Ne la lui refusez pas. Il a besoin -de vous voir, de poser ses yeux sur votre visage, de garder quelques moments vos mains dans les siennes. Il a besoin enfin de ne pas f>erdre l'amie que nulle ne peut lui remplacer. Vous ne l'abandonnerez pas, n'est-ce pas? Vous vous arrangerez pour le voir?
MADELEINE Je tâcherai.
ÉMILIENNE Oh ! Ça ne me suffit pas. Il me faut votre promesse. Je vous demande de vous engager vis-à-vis de moi. Je ne pourrais plus être tranquille sans cela.
MADELEINE, après avoir hésité.
Ah! — Eh bien... Je vous promets.
ÉMILIENNE
Merci. Laissez ignorer à mon père les raisons vraies pour lesquelles vous le reverrez. Qu'il ait l'illusion d'être lui-même généreux en vous pardonnant. Je vais l'appeler. Votre main, je vous prie. Vous avez désormais en moi une
amie, et, je vous le jure, je ne donne pas facilement mon amitié.
Elles se serrent la main aOec émotion. Un temps.
{Emilienne sort à gauche et laisse la porte ouverte; Bourneron rentre un moment après.)