‹ Théâtre completChapitre 32 sur 78 · SCÈNE JII SANTiERNE, MANETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE JII SANTiERNE, MANETTE

MANETTE, à mi-voîx

Vous êtes seul?

Oui, Manette. Tu as à me parier?

MANETTE Oui.

SANTIERNE

Qu'est-ce que tu as? On dirait que tu as pleuré?

MANETTE Oui.

SANTIERNE

A cause de moi?

MANETTE Oui.

SANTIERNE

Qu'est-ce que je t'ai fait?

MANETTE

Vous m'avez fait que vous m'avez menti, menti comme il n'est pas permis, quand vous m'avez dit que vous m.'aimiez, menti comme si vous étiez un paysan de chez nous et pas un monsieur; vous ne m'aimiCZ pas; vous ne m'avez jamais aimée; vous n'avez jamais aimé que

Madame. Ne dites pas non! J'en suis sûre! Hier soir, vous êtes restés seuls tou? U$ deux dans le salon. J'ai entendu comme vous lui parliez.

lu écoules a\ix porte?, maLntenan.l.?

MANETTE Tien"! c elail pour ?-avnir! j'avai? le droit de :avoii.

5ANTIERNE

Je te jure. Manette, que tu m'as toujours plu, et que lu inc plai? encore beaucoup.

MANETTE

Oui, c ee-t possible, aux heures où vous n'avez rien de mieux à faire; je ne suis pas laide, parbleu; vous voudriez bien m'aimer; ce serait plus commode; mais vous ne m*aimez tout de même pas; ça ne se commande pas, ces choses-là. Ah! vous êtes-vous assez raillé de moi!

SANTIERNE

Tu es mju-le. Je ne me suis pas moqué de toi. Je me suis laisêé prendre vraiment, tu sais... Tu étais si jolie!

MANETTE Ce n'était pourtant pas ma faute.

SANTIERiNE

Je n'ai pas fait exprès non plus, je te jure, d'avoir du plaisir à le remarquer et à te le dire.

MANETTE

Et maÎTiteTiant, vows doûv&z être c^nt^t, je vais m'en aller.

SANTIEP-NE Tu vas t'en aller. Manette? c'est sérieux?

Il veut lai prendre la main, elle la retire.

MANETTE

Oui, je veux m'en aller et vous ne me suivrez pas, n'est-ce pas? (// ne répond pas.) — Ah! vous voyez bien! — Mais j'en ai assez; je ne peux plus vivre cette vie-îà. Je sens que je jalouse madame; il y a des moments où j'ai comme des envies de la battre, à cause de vous. Et dire que je ne sais même pas si ce que j'ai pour vous, c'est que je vous déteste ou que je vous aime!

SANTIERNE

Oh! si tu hésites, c'est que tu m'aimes encore un peu. Alors reste, Manette, n^ t'en va pas; moi aussi je serai malheureux si je te perds; je t'aime bien, lu sais, autrement que la maîtresse, mais beaucoup aussi, je t'assure; allons, tu ne t'en iras pas. Manette; ce n'était là qu'une menace.

MANETTE

Du tout, du tout, je m'en irai. Bien sûr que je m'en irai... et pas plus tard qu'aujourd'hui... et je dirai pourquoi à madame encore! Je veux qu'elle sache tout et qu'elle vous en veuille et qu'elle ne vous le pardonne jamais...

SANTIERNE

Tu sais bien qu'elle ne m'aime pas. Tu ne lui feras donc aucune peine, tandis qu'à moi...

MANETTE

Tant mieux! Je voudrais que vous soyez très malheureux à cause de moi! Et puis, avec ça que ça ne lui fera psis de chagrin! Elle sera très mortifiée que vous

m'ayez fait la cour, à moi, en même temps qu*à elle. Elle n'a pas besoin de vous aimer pour être embêtée. Toute femme, à sa place, ragerait, j'en suis sûre. Et si ça peut vous brouiller avec elle, je serai ravie.

SANTIERNE

Tu feras comme tu voudras, Manette; si tu veux t'en aller, tu es libre; je ne peux pas te orendfre à bras-lecorps pour t*en empêcher! J'en serai ds?oîé, vraiment; je t'assure, je t'aimais bien... Et maintenant, il arrivera ce oui doit arriver; j'y suis résigné d'avance.

MANETTE

Ce oui est arrivé ne serait pas arrivé, pour sûr, si vous ne m'aviez pas trempée coinm.e il n'est pas perm.is. Elle renifle en plearnichant.

SANTIERNE

Je ne t'ai pas trompée, ma petite Manette, au^i que tii eh penses. Croîs-moi, Je te parle sincèrement. Toutes les fois que je t'ai dit que je t'aimais, je ne te mentais nas; ie cherchais à me trom.per m.oi-m.ême sans doute; je parlais comme je cro^/ais penser.

MANETTE, même jeu

Tandis que moi, bête que j'étais, je vous croyais tout uniment.

SANTIERNE

Oui, j'ai été coupable envers toi, je le reconnais. Oh! je ne te donne pas ma nature pour une belle nature. Elle vaut ce qu'elle vaut... pas cher. Mais va! ce n'est pas tout à fait ma faute. La vie que j'ai menée et que je n'ai pas choisie a fait de moi l'être indécis, inconstant et médiocre dont tu as eu la faiblesse de t'éprendre. Si j'étais riche, je t'emmènerais d'ici et l'on pourrait peut-

être essayer de vivre ensemble. Maïs îe n*ai plus rieB à f'offri»- que la misère, ma pauvre petite; Je ne te Toffre pas. Te ne saurais même pas t*apprendre comment la supporter.

MANETTE, même jeu

C'ou'îl faut être dinde tout de même Dour avoir de la faiblesse et de l'indulgence avec des hommes comme vous !

SANTIERNE

Oubîie-moi. Je ne mérite pas qu'on souffre à cause de moi.

MANETTE» même jeu

C'est facile à dire : oublie-moi. îî faudrait que vous m'appreniez à vous oublier comme vous m'avez appris à vous aimer.

SANTIERNE

Prends farde, on vient. A tout à l'heure... Mais réf.échis encore, n'est-ce pas?

Elle sort par le fond.

SANTÎERNE, seuZ

Pour la première fois de ma vie peut-être, je viens d'avoir le regret de ne pas savoir travailler. Comm.e on change en vieillissant, même en vieillissant mal!

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