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DON BERTRAND DE CIGARRAL, ACTE I, SCÈNE

GDZIfAN.

Oui, madame, un parent de celui Qui vous est destiné pour époux aujourd'hui; Et qui m'envoie ici vous faire humble requête, Que bientôt à partir vous soyez toute prête.

ISABELLE

Un message pareil de sa part me surprend; Il n'est pas mon époux pour être son parent : D'où lui vient ce pouvoir?

GUZMAN

Don Bertrand le lui donne.

ISABELLE

Que ne me le vient-il expliquer en personne?

L'ordre est ainsi donné, madame, il n'oserait, Avecque don Bertrand il faut marcher bien droit; Il est plus difQcile à ferrer qu'une mule.

ISABELLE

Don Bertrand ? Que ce nom me semble ridicule ! Apprends-nous quel il est?

GUZMAN

C'est un galant du temps; Un fort brave jeune homme âgé de soixante ans, Qui, pour remédier à la chaleur de l'âge. S'est enfin résolu de se mettre en ménage. Il vous écrit.

ISABELLE

A moi! Qui?

GUZMAN

Ce futur époux, Ce don Bertrand.

JACINTE

Voyez si le style en est doux.

ISABELLE lit.

« Ma fille, j'ai six mille et quarante-deux ducats de rente, et don Alvar, mon cousin et prétendu beau-frère, est mon héritier, si je n'ai point d'enfants. On m'a dit, qu'en me mariant avec vous j'en pourrai avoir autant que bon me semblera. Venez donc dès aujourd'hui à l'hôtellerie d'Yllescas, où je vous attends pour traiter de l'un, et pour l'autre nous y aviserons à loisir; mais souvenez-vous que je suis dans une hôtellerie, et qu'il y fait fort cher vivre en cette saison ; c'est pourquoi ne perdez point de temps, partez promptement, et mettez un masque avant que mon cousin vous aille trouver de ma part ; car le soin de votre honneur commence déjà à me regarder, et vous ne devez point vous laisser voir que je ne le juge à propos.

« Votre mari,

« D. Bertrand de Cigarral. »

Et Ton peut m'ordonner d'épouser un tel homme!

GUZMAN

Il n*a point son pareil d'ici jusques à Rome.

JACINTE, à hnbeUf,

Pour peu d'attention qu'on lui veuille prêter, Ce valet est d'humeur à nous en bien conter.

ISABELLE

Le joli compliment par où son feu débute! Ah! Jacinte, s'il faut que l'accord s'exécute...

JACINTE

Selon l'avare humeur de ce bon vieillard, S*il rompt avecque lui, ce sera grand hasard : Ses ducats vous font tort, et s'il était moins riche...

GUZMAN

Pouren avoir beaucoup il n'en est pas moinschiche; Et les garde si bien, qu'à parler comme il faut. Je vous plaindrais beaucoup s'il ne mourait bientôt. Avec un tel mari vous verrez par épreuve, [veuve ; Qu'il n'est point de douceur qu'en l'espoir d'être Et vous ne devez point en confirmer le choix, S*il ne veut s'obliger de mourir dans six mois : C'est un terme assez long pour faire pénitence.

JACINTE

Avec grande franchise il dit ce qu'il en pense.

Il parle à cœur ouvert.

JACINTE

Je vais le mettre en jeu.

Mais encor, de ton maître entretiens-nous un peu. Quelle mine, quel port?

GUZMAN

Sa mine est équivoque, Quelquefois elle platt, bien souvent elle choque ; Mais quant à la parole, il a grand agrément, Et débite son fait fort nasillardement.

JACINTB.

Cela va bien. L'humeur ?

GUZMAN

N'en est pasfort commune, Gaie ou triste, selon les changements de lune, Quoiqu'il goûte en tout temps assez peu de repos; Car il est attaqué de tant et tant de maux, Qu'outre ceux que le corps éprouve accidentaires^ Il en pourrait compter cinq ou six ordinaires, n mouche, il tousse, il crache en poumon malaisé. Pour fluxions sans cesse il est cautérisé. Goutteux ce que doit l'être un goutteux d'origine ; Toujours vers le poignet muni de la plus fine : Joignez à tout cela, vilain, jaloux, quinteux, Obstiné plus qu'un diable, et mutin plus que deux ; Malpropre autant que douze en mine, en barbe, en

Pinge; Rusé comme un renard, et malin comme un singe. Quant au savoir, jamais on n'approcha du sien ; Il sait mille secrets à ne guérir de rien. Pour tous ccspetits maux de rhume, toux, migraine, Il compose à ravir l'onguent mitonmitaine; De chaque saltimbanque il prend leçon exprès: Au reste fort dévot, à l'intention près. Il fait garder chez lui si souvent l'abstinence. Qu'on y jeûne toujours deux carêmes d'avance. Voilà de ses vertus l« fidèle récit.

ISABELLE

Je passerais par tout s'il avait de l'esprit.

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