SCÈNE I ELISABETH, TILNEY
ELISABETH
En vain tu crois tromper la douleur qui m*accable, C'est parce qu'il me hait, qu'il s'est rendu coupa- Et la belle SuITolc refusée à ses vœux, [ble,
Lui fait joindre le crime au mépris de mes feux. Pour le justifier, ne dis point qu'il ignore Jusqu'où va le poison dont l'ardeur me dévore. Il a trop de ma bouche, il a trop de mes yeux. Appris qu'il est, l'ingrat, ce que j'aime le mieux. Quand j'ai blâmé son choix, n'était-ce pas lui dire Que je veux que son cœur pour moi seule soupire? Et mes confus regards n'ont-ils pas expliqué, Ce que par mes refus j'avais déjà marqué? Oui, de ma passion il sait la violence. Mais l'exil de Suiïolc l'arme pour sa vengeance ; Au crime, pour lui plaire, il s'ose abandonner. Et n'en veut à mes jours que pour la couronner.
TILNEY. [prendre.
Quelques justes soupçons que vous en puissiez J'ai peine contre vous à ne le pas défendre. L'État qu'il a sauvé, sa vertu, son grand cœur, Sa gloire, ses exploits, tout parle en sa faveur. Il est vrai qu'à vos yeux SuITolc cause sa peine ; Mais, madame, un sujet doit-il aimer sa reine? Et quand l'amour naîtrait, a-t-il à triompher Où le respect plus fort combat pour l'étouiïer ?
ELISABETH
Ah ! Contre la surprise où nous jettent ses charmes, La majesté du rang n'a que de faibles armes. L'amour, par le respect, dans un cœur enchaîné, Devient plus violent, plus il se voit gêné. Mais le comte, en m'aimaut, n'aurai t eu rien à crain- Jelui donnaissujet de ne se point contraindre ; [dre. Et c'est de quoi rougir, qu'après tant de bonté Ses froideurs soient 1« prix que j'en ai mérité.
TILNEY
Maisjeveuxqu'àvoussculeilchercheenfinàplaire; De cette passion que faut-il qu'il espère?
Ce qu'il faut qu'il espère? El qu'en puis-je espérer Que la douceur de voir, d'aimer, de soupirer? Trisle et bizarre orgueil qui m'ôte à ce que j'aime! Mon bonheur, mon repos, s'immole au rang suprô- Etje mourrais cent fois plutôt que faire un roi, [me;
Qui dans le trône assis fût au-dessous de moi. Je sais que c'est beaucoup de vouloir que son âme Brûle à jamais pour moi d'une inutile flamme. Qu'aimer sans espérance est un cruel ennui; Mais la part que j'y prends doit l'adoucir pour loi; Et lorsque par mon rang je suis tyrannisée. Qu'il le sait, qu'il le voit, la souffrance est aisée. Qu'il me plaigne,seplaigne,etconlentdem'aimer... Mais, que dis-je! D'une autre il s'est laissé charmer; Et tant d'aveuglement suit l'ardeur qui l'entralDC, Que pour la satisfaire il veut perdre sa reine. Qu'il craigne cependant de me trop irriter, Je contrains ma colère à ne pas éclater; Mais quelquefois l'amour qu'un long mépris oatra- Las enfin de souffrir se convertit en rage, [gc, Et je ne réponds pas...