LE COMTE D'ESSEX, ACTE IV, SCÈNE I
A )ai faire raison d'ua exil qui i*outrage. Quoi que coûte à mou cœur ce funeste dessein, Je veux, je souffrirai qu^il lui donne la main; Et ringrat qui m'oppose une fierté rebelle, Sûr enfin d'être heureux, voudra vivre pour elle.
LA DUCHESSB.
Si par là seulement vous croyez le toucher. Apprenez un secret qu'il ne faut plus cacher. De l'amour de SufToIc vainement alarmée. Vous la punîtes trop, il ne l'a point aimée; C'est moi seule, ce sont mes criminels appas, Qui surprirent son cœur que je n'attaquais pas. Par devoir, par respect, j'eus beau vouloir éteindre Un feu dont vous deviez avoir tant à vous plaindre. Confuse de ses vœux, j'eus beau lui résister. Comme l'amour se flatte, il voulut se flatter, n crut que la pitié pourrait tout sur votre âme. Que le temps vous rendrait favorable à sa flamme; Et, quoiqu'enûn pour lui Sufi'olc fût sans appas, U feignit de Taidier pour ne m'exposer pas. Son exil étonna son amour téméraire; Mais si mon intérêt le força de se taire, SoD cœur dont la contrainte irritait les désirs. Ne m'en donna pas moins ses plus ardents soupirs. Par moi, qui l'usurpai, vous en fûtes bannie. Je vous nuisis, madame, et je m'en suis punie. Pour vous rendre les vœux que j'osais détourner, On demanda ma main, je la voulus donner; Éloigné de la cour, il sut cette nouvelle, II revint furieux, rend le peuple rebelle, S'en fait suivre au palais dans le moment fatal Que l'hymen me livrait au pouvoir d'un rival; n venait l'empêcher, et c'est ce qu'il vous cache. Voilà par où le crime à sa gloire s'attache ; On traite de révolte un fier emportement, Pardonnable peut-être aux ennuis d'un amant. S'il semble un attentat, s'il en a lapparence, l/aveu que je vous fais prouve son innocence. Enfin, madame, enfin, par tout ce qui jamais Put surprendre, toucher, enflammer vos souhaits; Par les plus tendres vœux dont vous fûtes capable. Par lui-même, pour vous l'objet le plus aimable, Sur des témoins suspects qui n'ont pu l'étonner. Ses juges à la mort l'ont osé condamner. Accordez-moi ses jours pour prix du sacrifice Qui, m'arrachant à lui, vous a rendu justice; Mon cœur en soufi're assez pour mériter de vous Contre un si cher coupable un peu moins de cour-
BLISAB£TH. [rOUX.
Ai-je bien entendu? Le perfide vous aime, Me dédaigne, me brave, et contraire à moi-même, Je vous assurerais, en l'osant secourir, La douceur d'être aimée, et de me voir souO'rir? Non, il faut qu'il périsse, et que je sois vengée. Je dois ce coup funeste à ma flamme outragée, 11 a trop mérité l'arrêt qui le punit. Innocent ou coupable, il vous aime, il suffit. S'il n*a point de vrai crime ainsi qu'on le veut croire. Sur le crime apparent je sauverai ma gloire;
Et la raison d'État, en le privant du jour. Servira de prétexte à la raison d'amour.
LA DUCHESSE
Juste ciel! Vous pourriez-vous immoler sa vie? Je ne me repens point de vous avoir servie ; Mais, hélas! qu'ai-je pu faire plus contre moi, Pour le rendre à sa reine, et rejeter sa foi? Tout parlait, m'assurait de son amour extrême; Pour mieux me l'arracher, qu'auriez-vous fait vous- ÉLisABBTH. [même?
Moins que vous; pour lui seul, quoi qu'il fût arrivé, Toujours tout mon amour se serait conservé. En vain de moi tout autre eût eu l'âme charmée, Point d'hymen ; mais enfin je ne suis point aimée. Mon cœur de ses dédains ne peut venir à bout! Et, dans ce désespoir, qui peut tout, ose tout.
LA DUCHESSE
Ahl Faites-lui paraître un cœur plus magnanime» Ma sévère vertu lui doit-elle être un crime? Et l'aide qu'à vos feux j'ai cru devoir offrir, Vous le fait-elle voir plus digne de périr?
BLISABBTH.
J'ai tort, je le confesse; et, quoique je m'emporte, Je sens que ma tendresse est toujours la plus forte. Ciel, qui me réservez à des malheurs sans fin, 11 ne manquait donc plus à mon cruel destin, Que de ne soufl'rir pas dans cette ardeur fatale Que je fusse en pouvoir de haïr ma rivale I Ah, que de la vertu les charmes sont puissants! Duchesse, c'en est fait, qu'il vive, j'y consens. Par un môme intérêt, vous craignez, et je tremble; Pourlui,conlrelui-même,unissons-nousensemble, Tirons-le du péril qui ne peut l'alarmer, Toutes deux pour le voir, toutes deux pour Taimer ; Un prix bien inégal nous en paiera la peine. Vous aurez tout son cœur, je n'aurai que sa haine; Mais n'importe, il vivra, son crime est pardonné, Je m'oppose à sa mort; mais l'arrêt est donné, L'Angleterre le sait, la terre tout entière D'une juste surprise en fera la matière; Ma gloire dont toujours il s'est rendu l'appui, Veut qu'il demande grâce, obtenez-le de lui. Vous avez sur son cœur une entière puissance, Allez, pour le soumettre, usez de violence. Sauvez-le, sauvez-moi, dans le trouble où je suis, M'en reposer sur vous est tout ce que je puis.