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SCÈNE II MADAME NOBLET, LE MARQUIS

MADAME NOBLET

Ah! Monsieur le marquis!

LE MARQUIS

Quoi, c'est vous, madame?

MADAME NOBLET

Vous voyez comme l'impatience de vous obliger

m'a fait passer par-dessus tous mes scrupules. Quelque aversion que j'aie eue toujours pour les gens qui se mêlent de deviner, vous m'avez priée de voir madame Jobin, et j'ai voulu y venir sur l'heure.

LE MARQUIS

Je vous suis fort obligé.

MADAME NOBLET

Qui vous aurait cru ici? Je traversais cette chambre pour reprendre l'autre escalier; sans cela, je ne vous eusse pas rencontré.

Hé bien, madame, la devineresse?

MADAME NOBLET

Je me dédis. Je croyais bien vous aider à la convaincre de ne savoir dire que des faussetés; mais après ce que j'ai entendu, il faut se rendre. Elle m'a dit des choses... Je n'en doute point, il y a là-dessous du surnaturel.

LE MARQUIS

Voilà qui va bien. Tout ce que vous êtes de femmes, elle vous fait donner dans le panneau. C'est en quoi consiste son plus grand charme.

MADAME NOBLET

La comtesse d'Astragon a du mérite, et j'aurais beaucoup de joie de vous la voir épouser. Le parti vous serait avantageux, et vous savez que je l'ai blâmée d'abord de s'arrêter à ce que lui a dit madame Jobin; mais je trouve présentement qu'elle n'a point tort, et comme vous êtes de mes plus particuliers amis, j'avoue que ce mariage me causerait de la peine, tant je suis persuadée sur ses menaces, qu'il ne pourrait que vous rendre malheureux.

LE MARQUIS

A cela près, je voudrais que madame la comtesse voulût m'épouser.

MADAME NOBLET

Mais n'y a-t-il qu'elle que vous soyez capable de vouloir pour femme? Je conçois qu'il vous sera rude d'y renoncer, mais il faut souffrir quelque chose pour ne pas souffrir toujours, et si vous m'en croyez, vous irez passer quelque temps à la campagne. Sa perte vous serait beaucoup moins sensible si vous vous accoutumiez à ne la plus voir.

Et le puis-je faire? Ma plus forte peine vient de ce que la comtesse me déclare qu'elle ne veut plus souffrir mes visites. Je l'aime trop pour m'en pouvoir séparer.

MADAME NOBLET

Quand il y a raison pour cela, il faut s*aiTacher le cœur. Voyez d'autres gens. N'avez-vous pas des amies qui vous reçoivent toujours avec plaisir? On trouve chez moi assez bonne compagnie. Venez-y souvent. Vous y ferez peut-être quelque maîtresse qui vous fera oublier celle que vous regrettez.

LA DEVINERESSE, ACTE III, SCÈNE III

LB MÀBQUIS.

Et que me servirait de vouloir aimer, puisque si j'en crois votre impertinente madame Jobin, les mêmes malheurs qu'elle me prédit avec la comtesse, me sont infaillibles avec toute autre?

MADAMB NOBLBT.

Je vous avoue qu'elle m'embarrasse un peu moimême. Elle m'a dit que je serais bienlêt veuve. Il n*y a rien de surprenant en cela. Mon mari est vieux, et quoique je le perde avec douleur, il y a un ordre dans la nature, et, suivant cet ordre, il doit mourir avant moi ; mais ce que je ne comprends point, c'est qu'elle m'assure que je me remarierai, et je ne me sens aucune disposition à rentrer dans le mariage.

LB MARQUIS

Vous voyez par là qu'il ne peut y avoir rien de certain dans ce qu'elle dit, car vous n'aurez qu'à ne vous remarier jamais, et voilà sa prédiction avortée.

MADAMB NOBLET.

Oui, mais elle soutient que j'aurai beau faire et qu'il faudra nécessairement que ce qu'elle me prédit arrive. Elle ajoute que je rendrai celui qui m'épousera le plus heureux homme du monde.

LB MABQUIS.

Je le crois, madame, on ne saurait qu'être heureux avec une aussi aimable personne que vous; mais cela n'empêche pas que madame Jobin ne soit une folle. Je vais vous le faire voir. Supposé que vous m'estimassiez assez pour m'épouser, j'aurais toute sorte de bonheur avec vous, parce que cela est de voire étoile. Cependent il est de la mienne de tourmenter une femme par mes jalousies, de tuer un homme qui la verra, et d'avoir la tête coupée sur un échafaud. Accordez cela.

MADAMB NOBLET.

Mais il n'est pas assuré que je vous épouserais.

LE MARQUIS

Je dis supposé, madame, mon peu de mérite vous empêcherait sans doute de le vouloir, je me rends justice.

MADAME NOBLET

Vous savez que je n'ai point à m'expliquer làdessus.

Non, madame, et je ne le demande pas; mais enfin ce que je sais bien qui n'arrivera jamais, pourrait arriver.

MADAME NOBLBT.

Eh.

LB MARQUIS

En ce cas, après ce que nous a dit madame Jobin à l'un et à l'autre, il faudrait qu'elle eût menti pour vous ou pour moi.

MADAME NOBLBT.

Écoutez, la fatalité qu'elle trouve attachée à votre personne n'est peut-être pas pour toujours. Elle peut ne regarder que le temps présent, et

cela étant, si vous laissiez passer un an ou deux sans vous marier, vous pourriez ensuite épouser qui vous voudriez, et ne craindre rien.

LB MARQUIS

Je vous assure, madame, que je ne crains rien du tout. Peut-on faire cas d'une ignorante?

MADAME NOBLET

Pourquoi vous trouvé-je donc ici?

LE MARQUIS

Je n'y viens pas pour rien savoird'elle, j'y viens pour lui faire voir qu'elle ne sait rien,

MADAMB NOBLET.

Je souhaite que vous en veniez à bout, afin que vous me mettiez l'esprit en repos; car dans les sentiments où je suis, il me fâche fort d'avoir à me marier encore une fois, et je ne puis m'em* pêcher de croire que cela sera, parce qu'elle m'a dit d'ailleurs mille vérités.

LB MARQUIS

Ne craignez rien. Le bonhomme mort, vous demeurerez veuve tant qu'il vous plaira, et ce ne sera jamais en dépit de vous que vous prendrez un second mari.

MADAME NOBLET

Je le veux croire. Cependant la curiosité m'engage à revoir demain madame Jobin. Elle m'a donné son heure, et si elle me satisfait autant qu'aujourd'hui, j'aurai de la peine à m'en détromper. Mais adieu. Voici une dame qui ne veut pas se faire connaître ici, et je ne veux pas non plus qu'elle me connaisse.

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