SCÈNE VII MADAME JOBIN, MADEMOISELLE DU YERDIER
MADEMOISELLE DU VBRDIER.
Ce cavalier m'a fait grand plaisir de vous quitter, car je n'ai qu'un moment à demeurer avec vous.
MADAME JOBIN
Hé bien, notre urne?
MADEMOISELLE DU VERDIER
Je viens vous en rendre compte, j'ai ri tout mon soûl d'avoir vu trembler. L'Esprit a fait des
merveilles, et madame ne doute point à présent que vous ne commandiez à tous les démons.
MADAME JOBIN
Qu'il faut peu de chose pour duper les gens!
MADEMOISELLE DU VERDIER
D'abord que nous sommes entrées dans la chambre pour nous coucher, nous avons fermé la porte en dedans et madame en a mis la clef sous son chevet. Nous avons cherché partout s'il n'y avait personne caché, et après avoir visité jusqu'au moindre coin, elle m*a fait la déshabiller. C'est alors que la peur a commencé à nous prendre toutes deux. La sienne était double. Elle n'appréhendait pas seulement la vision des démons qui devaient venir la nuit dans sa chambre, elle craignait que l'urne ne se cassât pas. Elle ne s'expliquait pourtant que légèrement sur cette dernière crainte, pour ne pas marquer trop d'empressement de voir mourir son mari. Pour moi, je tremblais de manquer mon coup, et cette appréhension me rendait si interdite, qu'elle n'avait garde de s'imaginer que j'avais entrepris de faire l'esprit. Enfin elle se coucha, et voulut que je m'allasse coucher auprès d'elle. Cette nouveauté m'embarrassa; car j'avais accoutumé de passer la nuit dans un petit lit dressé tous les soirs auprès du sien. Je n'osai pourtant lui résister. La question fut si nous laisserions de la lumière. La lumière nous assurait en quelque façon, mais nous nous disions en même temps que nous mourrions de frayeur en voyant l'Esprit, et que ce serait bien assez pour nous de l'entendre. II fut résolu que je réteindrais quand je me serais déshabillée. Ma peur cessa par cet ordre. Je fis un nœud coulant à la corde que je tenais prête, et je la passai autour de l'urne en venant me mettre au lit. Rien n'est plus plaisant que la manière dont nous passâmes deux heures, car je crus que pour l'honneur de l'Esprit il fallait le faire attendre. Au moindre bruit que madame croyait avoir entendu: nous voilà perdues, me disait-elle tout bas. Je ne répondais qu'en m'approchant d'elle comme à demi morte; et enfin la voyant tournée de l'autre côté, je tirai la corde. L'urne tomba, et le bruit de celte chute lui fit faire un cri que j'accompagnai d'un long : je suis morte. Elle s'enfonça en même temps dans le lit. J'en fis autant qu'elle, et après une demi-heure de palpitations sans nous rien dire, elle me pria d'aller voir en quel élat était l'urne. Je fus longtemps sans le vouloir faire, et n'y consentis avec un tremblement admirable, qu'à la charge qu'elle me tiendrait d'une main du bord de son lit. L'urne était entière. Elle était tombée sur des carreaux, et de là sur le tapis de l'alcôve; mais pour le couvercle, comme il était tombé de plus haut, il était en deux. Hé bien, me demanda-t-elle avec précipitation, notre urne est-elle cassée? Non, lui répondis-je.Tanl pis, repartit-elle fort tristement. Mais, madame, ajou-
LA DEVINERESSE, ACTE IV, 5CÈNE IX
tais-je, le couvercle en est cassé. Nous saurons tantôt ce que cela veut dire, me répliqua-t-elle. Voilà ce qui est arrivé de l'urne. Elle viendra vous trouver ce soir, voyez ce que vous aurez à lui dire.
MADAME JOBIN
Comme il s'agit d'en être payée, je lui dirai que son mari sera blessé à la tête, et qu'il en mourra.
MADEMOISELLE DU VERDIER
Ne craignez rien pour l'argent. Elle vous tiendra parole. L'affaire de l'urne l'a si fort persuadée que vous faites venir des esprits quand il vous plaît, qu'elle en croirait voir une douzaine toutes les nuits, si elle vous donnait sujet de vous plaindre. Des esprits quand il faut faire payer une dette, sont encore plus diables que des sergents.
MADAME JOBIN
C'est en quoi le métier dont je me mêle est admirable.
MADEMOISELLE DU VERDIER
Adieu , je me suis dérobée pour venir ici. Ce soir, le reste.