BRADAMANTE, ACTE IV, SCÈNE V
J'aurais pu me contraindre à céder Bradamante. Tout son mérite alors ne m'était pas connu, Mon esprit de sa gloire était seul prévenu, Et mon cœur libre encor, sans trop de violence, Aurait quitté peut-être une douce espérance. Mais en cachant vos feux, vous m'avez sans retour Livré, malgré moi-même, au pouvoir de Tamour, Contre vous, contre moi lui fournissant des armes. Vous m'avez laissé voir tout ce qu'elle a de charmes; Et de ses yeux flatteurs les invincibles traits M'ont fait une blessure à n'en guérir jamais. Du bonheur de mes jours je sens qu'elle dispose. Je n'en vois plus qu'en elle, et vous en êtes cause. Si vous eussiez parlé, vos vœux seraient contents. Pourquoi vous découvrir quand il n'en est plus
[temps?
Pourquoi vouloir... Ingrat, rendez-moi mon estime, Vous me l'avez surprise, et c'est là votre crime. Qui peut me croire lâche, injuste, sans pitié. Ne saurait de Léon mériter l'amitié.
ROGRR.
Plaignez-vous du destin quand mon amour éclate, Mais ne m'accusez point d'avoir une âme ingrate. Si j'ai votre amitié, je la paie assez cher; A vos yeux pour jamais j'ai voulu me cacher. Et cherchant loin de vous à traîner une vie Que déjà mes ennuis devraient m^avoir ravie. J'allais vous épargner l'amertume des coups Que sou£ft*e un malheureux qui ne l'est que par
[vous.
Accablé du triomphe où l'amour vous engage, Pour vous le conserver qu'ai-je pu davantage? Je partais, je fuyais, pourquoi me rappeler? Me reprochera-t-on d*avoir osé parler I Et si votre intérêt ne vous eût pas fait croire Que je pouvais encor soutenir votre gloire. Malgré l'état funeste où mes jours sont réduits, N'auriez-vous pas toujours ignoré qui je suis? Et qu'importe après tout que Ton m'ait fait con-
[naîtrc?
D'un hymen glorieux êtes-vous moins le mattre? Pour goûter le plaisir qu'on trouve à se venger. Vous pouvez ne pas voir Hyppalque dans Roger. N'y voyez qu'un rival dont la flamme insolente Ose vous dérober le cœur de Bradamante. De ce triste bonheur si vous êtes jaloux. Ma peine vous doit être un spectacle assez doux. Servez-vous-en, seigneur, pour redoubler la joie Qu'on ressent des grands biens quand le ciel les en- Ce spectacle a de quoi satisfaire vos vœux, [voie. Puisque jamais rival ne fut si malheureux.
LÉON
Qu'il soufl're ce rival, j'y consens, qu'il gémisse. A quelque dur excès que monte son supplice, U n'égalera point la peine que je doi A qui prétend avoir plus de vertu que moi. Roger, je l'avouerai, m'a cédé ce qu'il aime. Il s'est pour me servir armé contre lui-même ; Mais s'il m'eût de son cœur fait connaître l'ennui.
Ce qu'il a fait pour moi, je l'aurais fait pour lui. C'est trop, il m'ose croire et faible et sans courage, D'un si bas sentiment soulTrons-lui l'avantage ; Et par tout ce qui peut m'en laisser mieux vengé. Faisons-le repentir de m'avoir outragé.
ROGER
Quel triomphe, et qu'il coûte à mon âme abattue ?
LÉON
Si votre espoir détruit est un coup qui vous tue, Qui fait contre un ami ce qui doit l'accabler, Mérite tous les maux dont l'amour peut trembler.