SCÈNE III D. FADRIQUE, ELVIRE, CÉLIE
BLVJRE.
Don Fadrique a donc fait un présent de son cœur, Et cependant ignore en son ardeur parfaite, Tout prisonnier qu'il est, quelle chaîne l'arrête? Cette aventure est rare, et mon esprit surpris Des merveilles d'amour croit lui devoir le prix; Mais s'il faut librement dire ce que j'en pense. Je m'étonne encor plus d'une autre circonstance.
D. FADRIQUE.
Quelle est-elle, madame?
ELVIRE
Un cavalier parfait.
Civil, noble, vaillant, si bien né, si bien fait, Se vanter de la sorte, et sans craindre le blâme, Conter publiquement les faveurs d'une dame !
D. FADRIQUE.
C'est me faire un reproche avec peu de raison. En quoi lui fais-je tort, puisque je tais son nom?
ELVIRE
En vain vous affectez celui d'amant sincère.
Ce que l'on ne sait point est bien facile à taire :
Et qui pour se vanter aie cœur assez bas.
Conterait jusqu'au nom s'il ne l'ignorait pas.
Il faut étroitement observer le silence,
Ou faire d'un secret l'entière confidence.
Par là je reconnais le visible danger
Que court cette inconnue à vous trop obliger.
Et que se découvrant à votre âme indiscrète,
De ses faveurs partout vous serez le trompette.
D. FADRIQUE.
Blâmez-moi : mais enfin vous devez présumer Que jamais...
ELVmB.
Que jamais vous ne sûtes aimer.
D. FADRIQUE.
Ah ! si l'amour sur moi n'avait aucun empire, Que je serais exempt d'un rigoureux martyre ! J'aime, et de mon destin telle est la cruauté, Que j'aime sans espoir une illustre beauté; Mais ce manque d'espoir qui me rend misérable, Ne rend pas à mes vœux cet objet moins aimable. J'adore avec respect ses charmes tout-puissants, Elle n'a jamais su les peines que je sens : Et par un triste efl'et de mon malheur extrême. Je chéris qui l'ignore, et j'ignore qui m'aime.
ELVIRE
Vous devriez souhaiter de ne le pas savoir. Puisqu'une autre sur vous a déjà tout pouvoir;