TIMOCRATE , ACTE II, SCÈNE I
Vous assurait Féclat d'une double couronne, Et par le doux accord d'un hymen glorieux, Remettait pour jamais le calme dans ces lieux.
éRIPHILB.
Si pour moi cet hymen n'avait eu rien de lâche, Rien qui pûtsur ma gloire imprimer quelque tache, Les princes qu'animait un zèle au sien pareil, Auraient de leurs avis appuyé son conseil.
CLÉONB.
Ils ont tous rejeté Thymen de Timocrate, Mais leur amour par là plus que leur zèle éclate ; Et cette passion qu'expliquent leurs respects, Parlant contre un rival, les rend un peu suspects. C'est en quoi, je croirais avecque moins de peine Qu'il fallait préférer l'avis de Cléomène, Puisque tout à l'État, sans intérêt pour lui...
ÉRIPUTLE.
Ah! C'est là ce qui fait mon plus cruel ennui. Pourquoi rappelles-tu dans ma triste mémoire Ce que, tout vrai qu'il est, je cherche à ne pas
[croire; Que proposant ma mort, sans y prendre intérêt. Ce lâche Cléomène en ait donné l'arrêt?
CLÉONB.
Ce discours me surprend.
BRIPHILE.
Apprends d'une princesse, Apprends la criminelle et honteuse faiblesse ; Et sachant ce qu'encor tu n'oses deviner, H sera juste alors, commence à t'étonner. Si les princes n'ont pu dans l'espoir qui les flatte, Souffrir aucun accord avecque Timocrate, Ce rare et grand conseil qui lui donnait ma foi. Le croiras-tu parti d'un cœur qui fut à moi? Je l'aimai cet ingrat, oui, j'aimai Cléomène; Mais qu'inutilement j'ose flatter ma peine, Si, malgré mon courroux, par son crime enflammé, iesens que j'aime encor, quand je dis que j'aimai! Hélas! Lorsqu'à mes pieds avec de fausses larmes Le traître à mon orgueil faisait rendre les armes. Ce spécieux dehors d'un immuable amour Cachait la trahison qu'il vient de mettre au jour.
CLBONB.
Elle n'a point d'égale, et pour moi j« veux croire, Pour amoindrir son crime et sauver votre gloire. Que ses feux dans l'abord peut-être mal reçus Perdirent tout espoir de vaincre vos refus.
éRIPHILE.
Encor qu'une princesse ait cela d'elle-même, De ne pas s'abaisser jusqu'à dire qu'elle aime, Et que ce rang illustre, au milieu de ses f0ux. Défende sa vertu d'un terme si honteux. Quelque empire qu'elle ait sur son âme enflammée. N'est-ce pas l'avouer que souffrir d'être aimée ? Je l'ai souffert, Cléone, et tu tâches en vain, Lorsque je sens le coup, de me cacher la main. 11 me vient d'un ingrat, il me vient d'un parjure. Et j'ai bien mérité le tourment que j'endure.
CUONB.
Quoi, c'eût été donc peu pour cet audacieux D'avoir jusque sur vous osé lever les yeux?
ÉRIPHILB.
Ah, qu'il lui fut aisé d'être assez téméraire Pour porter ses désirs au dessein de me plaire. Puisque mon cœur se fit par trop de lâcheté Le complice secret de sa témérité!
Contrainte à l'avouer, je l'avoue avec honte. Je rendis son audace et plus forte et plus prompte; Et le rang que je tiens la pouvant arrêter. J'en descendis exprès pour l'y faire monter. Son feu qu'il s'efforçait de contraindre ausileoce, Dans mes confus regards en trouvait la défense; Et cet ordre secret se découvrant par eux. Mon cœur semblait courir au-devant de ses vgbul Je voyais à regret que sa flamme timide Osât encor trembler sur la foi d'un tel guide. Ainsi, ma complaisance animant ses désirs, J'empêchais son respect d'étouffer ses soupirs; Et permettant aux miens de flatter son martyre, Je me disais pour lui ce qu'il n'osait me dire. Il m'en a bien punie, et ma facilité Reçoit enfin le prix qu'elle avait mérité. Je vis sa trahison d'abord dans sa retraite. Mais demeurant douteuse, elle était imparfaite; Et pour mieux me confondre, et pour mieux mebra- Par ce dernier outrage il revient l'achever, [ver,
CLÉONB.
Un tel mépris sans doute est un rude supplice; Mais voyez que par là les dieux vous font justice, Et que dans votre cœur ils veulent étouffer Un feu dont la raison avait dû triompher ; Car Cléomène enfin, quoi qu'on en veuille croire, Doit toute son estime à l'éclat de sa gloire. Et quand sa perfidie arme votre courroux, Que voyez-vous en lui qui soit digne de vous? C'est un Grec inconnu qu'un peu de renommée A peint illustre et grand à votre âme charmée, Et qui, n'étant point prince, aspirerait en vaio A mériter l'honneur de vous donner la maio.
BRIPHILB.
Hélas! Quand par l'amour la raison est séduite, Elle abandonne un cœur à sa propre conduite; Et libre en ses désirs, on doit peu s'étonner S'il cherche à ne rien voir qui le puisse gêner. D'abord que Cléomène eût surpris mon estime, L'audace de ses feux me parut légitime; Et prenant ses respects pour garants de sa foi, « Puisqu'il ose m'ai mer, il est digne de moi, » Disais-je, « et de ses vœux le téméraire hommage D'un cœur qui se connaît est un clair témoignage.» C'est ainsi qu'avec lui mon courage abattu. Était d'intelligence à trahir ma vertu.
Ainsi mon lâche cœur s'en déguisant l'injure, Avouait de mes sens la secrète imposture; Alors ma passion, pour me séduire mieux. M'offrant dans Cléomène un héros glorieux. Sans voir ce qu'il était, sans le vouloir connaître,
TIMOCRATE, ACTE II, SCÈNE If.
ie Toyais seulement ce qu*il méritait d'être.
GLBONE.
Madame, si tantôt blâmant votre courroux, lu pu dire...
ÉRIPHILE
Tais-toi, Nicandre vient à nous.