TIMOCRATE, ACTE III, SCÈNE H
Combats, vaincs, et surtout n'expose pas ma foi A refuser ailleurs ce qui n'est dû qu'à toi.
Quel sentiment confus et d*espoir et de crainte Tient mes vœux tour à tour dans mon cœur suspen- De quel bizarre sort l'injurieuse atteinte [dus?
Se plaît à les voir confondus?
Tout mon sang s'émeut et s'altère A songer que déjà peut-être on est aux maios. Je sais que poursuivant la vengeance d'un père,
La justice veut que j'espère ;
Mais parce que j'aime, je crains.
Tu l'emportes, 6 crainte, et ma raison te cède; Si ce cruel combat satisfait mon devoir, Ce cœur que malgré moi Cléomène possède,
Ne s'en permet pas plus d'espoir.
Ainsi, d'une image trop noire Le seul péril qu'il court vient frapper mes esprits ; Et je regarde peu ce qui lui vient de gloire,
Quand il poursuit une victoire
Dont je ne puis être le prix.
Oui, c'est en vain pour lui que mon feu s'intéresse;
L'impérieux orgueil du tr6ne qui m'attend,
A son plus doux appas vient opposer sans cesse
Ce qu'il a de plus éclatant.
D'une source si peu commune Il sait tirer ce sang à qui je dois le jour, Que dans cette grandeur à moi-même importune,
Pour devoir trop à la fortune.
Je n'accorde rien à l'amour.
Dure fatalité, dont l'ordre tyrannique
M'asservit en esclave à ce que je me dois.
Et qui sur mes désirs jette un joug magnifique.
Dont l'éclat déguise le poids.
Que me sert-il qu'un diadème D'un absolu pouvoir soit l'infaillible appui? Que me sert de mon rang la majesté suprême
Si je ne puis rien pour moi-même
Lorsque je puis tout pour autrui?
Ainsi, quand tu vaincrais, ne crois pas, Cléomène, Que mon amour osât se déclarer pour toi, Tu peux par ton mérite égaler une reine,
Mais tu n'as pas le nom de roi.
Ce défaut qui fait mon supplice N'offre point de remède à mon cœur abattu;
Et tel est de mon sort le scrupuleux caprice, Que je le fais une injustice Par un principe de vertu.