‹ Théatre completChapitre 462 sur 1461 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

philoxèlNe, Bérénice, clytie.

BÉRÉNICE

Ah? Seigneur, il est temps qu'une triste victoire Aux dépens de mon cœur satisfasse ma gloire, Et que par un elforl trop longtemps combattu Tout mon repos s'immole à ma fière vertu. Dans votre passion tout l'État s'intéresse; Elle choque le roi, déplaît à la princesse; Et l'ambition cache à mes yeux abusés L'horreur du précipice où vous me conduisez. Je l'avouerai, seigneur, j'ai cru pouvoir sans crime Payer d'un feu tout pur une ardeur légitime; Mais puisqu'il est contraire à ce que je vous dois, D'une dure contrainte il faut suivre les lois. Et ne permettre plus à mon âme enflammée Que l'heureux souvenir que vous m'avez aimée.

PHILOXÈNE

Quoi, le roi, la princesse, à ma perte animés, En prononcent l'arrêt, et vous le confirmez? Ils blâmen t votre amour, vous cherchez à l'éteindre? Ah ! Madame, avouez que j'ai droit de me plaindre, Et qu'un cœur qui se rend aussitôt qu'alarmé, Sait peu comme l'on aime, ou n'a jamais aimé.

BÉRÉNICE

Le combat que pour vous je rends contre|moi-même, Me fait trop éprouver que je sais comme on aime; Et dans le rude assaut dont je soutiens les coups, Je méritais peut-être un reproche plus doux. Mais si, quand de mon feu le vôtre se défie, Le respect veut encor que je me justifie, A nourrir quelque espoir ne trouver plus de jour, Le savoir, vous le dire, est-ce manquer d'amour?

Oui, c'estmanquer d'amour; ets'ilestquelqueobsta- Qui semble demander le secours d'un miracle, [cle Si sans lui sa rigueur ne saurait se forcer, On peut bien le prévoir, on peut bien le penser. Mais quand l'amour sur nous règne avec quelque em- On ne doit pas avoir la force de le dire, [pire, Et d'un œil languissant le désordre confus Doit servir d'interprète à qui n'espère plus.

BÉRÉNICE

Ah ! Seigneur, nimputez cette fermeté d'âme Qu'au généreux motif qui fait agir ma flamme. Mon cœur de son succès paraîtrait plus jaloux, Si vous perdiez en moi ce que je perds en vous ; Mais quand votre intérêt veut que je vous arrache Au malheurqui me suit, et que l'amour vouscache. Un si beau sentiment ne saurait endurer Que de lâches soupirs l'osent déshonorer.

PHILOXÈNE

Et vous ne voyez pas dans cette noble envie,

BÉRÉNICE, ACTE II, SCÈNE I

Que m'ôter votre amour c*est m'arracher la vie,

Et que votre vertu conspire contre moi

Si par un vain scrupule il échappe à ma foi ?

Que le roi s'en indigne, ou que TÉtat murmure,

Ce cœur vous l'a donnée inviolable, pure ;

Etje prends aujourd'hui touslesdieux pour témoins,

Que l'efTet qu'elle attend ne le sera pas moins.

BÉRENICR.

Vous pourriez l'espérer si le roi votre père

Souffrait à sa raison de régler sa colère ;

Mais bien loin que le sang lui parle pour un fils...

PHILOXBNB.

Attendons le retour au moins de Cléophis, Il l'estime, il l'écoute; et comme à sa prudence Il daigna conQer ma vie et mon enfance. De ce vieux gouverneur la sage autorité Peut-être adoucira son esprit irrité.

Par lui mieux informé de tout ce que vous êtes, Cessant défaire outrage à vos vertus parfaites, Il se ressouviendra qu'avant que d'être roi Il excusait en lui ce qu'il condamne en moi. Mon frère qu'un vrai zèle à me servir engage. Pour gagner son aveu mettra tout en usage; Et si par politique il s'obstine au refus, Son exemple est pour moi, je ne balance plus.

BÉRÉNICE

A quel indigne espoir cet exemple vous porte ! Me connaissez- vous, prince, en parlant de la sorte, Et songez-vous assez qu'en ses plus doux appas. Si l'amour m'a surprise, il ne m'aveugle pas? Je sais que votre père, étant ce que vous êtes, S'abaissa pour aimer une de ses sujettes, Et qu'à fléchir le roi ne voyant aucun jour, L'hymen à sou insu satisfit son amour.

Mais quelle suite I A peine entrez-vous à la vie, Qu'il vous fait en tumulte enlever de Lydie ; Votre mère traitée avec indignité, Hors d'état de vous suivre, en perd la liberté ; Et si la prompte mort de ce roi trop sévère N'eût bientôt à son trône appelé votre père, Cette injuste prison, cet exil rigoureux, Auraient puni longtemps un prince malheureux. Non, son destin en vain semble régler le nôtre; Mon amour est trop pur pour abuser du vôtre, Et souffrir qu'un hymen contraire à ses desseins Vous fasse mériter les malheurs que je crains.

PHILOXBNB.

0 sévère vertu, dont la fière maxime

Sans l'appui du devoir ne croit rien légitime I

Au moins, s'il faut tout craindre en Tétat où je suis,

Voyez ce que je fais, et non ce que je puis;

Et Tespoir à l'amour étant si nécessaire,

Faites...

BÉRÉNICE

Vousle voulez? Hé bien, seigneur, j'espère; Mais quoique votre foi m'y serve de soutien, Je sais trop qui je suis pour l'obliger à rien.

PHILOXBNEt

Quoi, si l'on me pouvait forcer à la reprendre,

Pour l'engager ailleurs vous pourriez me la rendre?

BÉRÉNICE

Après les sentiments que j'ai fait éclater. Sans blesser ma vertu vous n'en sauriez douter.

PHILOXÉNE.

Et votre amour par là m'explique sa tendresse?

Que vous êtes cruel de presser ma faiblesse! Oui, peut-être ce cœur en voudrait murmurer, Mais je ferais qu'au moins vous pussiez l'ignorer.

PHILOXÉNB.

Qu'aisément à ma foi votre vertu renonce!

BÉRÉNICE

Prince, adieu. Ce soupir est toute ma réponse, Et l'amour vous l'explique en termes assez doux, Si vous croyez de moi ce que je crois de vous.

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