ANTIOCHUS, ACTE III, SCÈNE V
Les maux dont vous tremblez ne sont qu'en appa-
[rençe :
C*est de mon seul repos que le sort est jaloux ; Tîgrane, croyez-m'en, la princesse est à vous.
TI6RANB.
Est-elle à moi, seigneur, et le puis-je prétendre Quand c'est me l'arracher que me la vouloir rendre. Et que votre vertu, par cet illustre effort, M'expliquant mon devoir, fait l'arrêt de ma mort? Au péril de vos jours chercher à vous contraindre. C'est combattre mon feu, c'est cherchera l'éteindre, Et sur moi d'autant plus porter de rudes coups. Qu'il ne m'est pas permis de me plaindre de vous. Encor si vous disiez qu'à l'espoir qu'on me vole Vous vouliez que pour vous ma passion s'immole, Et qu'un ordre absolu me forçât d'étouffer Un feu dont votre cœur n'aurait pu triompher, Je vous demanderais si vous auriez dû croire Que j'oblinsse plutôt cette triste victoire. Et si, pour renoncer à l'espoir le plus doux, [vous. J'aurais ou plus de force, ou moins d'amour que Je vous demanderais par quelle grandeur d'âme Je pourrais plus sur moi que vous sur votre flamme. Et pourquoi jusqu'au jour où j'attends tout mon
[bien, On m'aurait tout promis pour ne me donner rien. Mais, plus vous me cédez, moins ce bien me de-
[meure ; Quand vous voulez mourir, l'houDeur veut que je
[meure.
Et meure au désespoir d'être encor vers le roi Coupable des ennuis que vous sentez pour moi.
ANTIOCHUS. [dre;
Ils sont grands, je l'avoue, et j'ai lieu de m'en plain- Mais s'il m'était permis de nemepoint contraindre, Et de vous faire voir à quels rudes combats...
TIGRANE
Parlez, parlez, seigneur, ne vous contraignez pas : Dites que la princesse agrée en vain ma flamme. Qu'elle a tout votre cœur, qu'elle a toute votre âme, Qu'avant que la céder vous verrez tout périr ; Je mourrai de l'entendre, et je cherche à mourir.
ANTIOCHUS
Quoi, vous me réduirez à vous dire sans cesse Que je ne prétends rien au cœur de la princesse. Que loin que mon espoir combatte votre feu, Je suis prêt...
TIGRANE
Ah ! Seigneur, pourquoi ce désaveu?
N'avez-vous pas au roi déclaré quel empire...
ANTIOCHUS
J'ai parlé sans savoir ce que j'ai voulu dire, Ou plutôt, dans les maux dont je suis attaqué, On a cru mon silence, il s'est mal expliqué.
TIGRANE
Et ce portrait, seigneur?
ANTIOCHUS
En vain on me l'oppose :
S'il semble avoir trop dit, n'en cherchez point U
[fâose.
Mon cœur dont ce mystère augmente rembarra Ne vous peut éclaircir ce qu'il ne conçoit pas.
TIGRANE
Je le conçois, seigneur, mon désespoir vous gên«; Vous m'en montrez l'exemple, il faut céder sansp» S'applaudir en donnant ce qu'on a depluscher, [os Et démentir l'amour qu'on ne peut s'arracher. Hé bien, quoique sur nous son pouvoir soit eiti^ Si vous y renoncez, j'y renonce de même, [i De quoi que la princesse ait paru me flatter, Nous engager son cœur, c'est ne me rien ôter. Si j'eus longtemps l'espoir que le roi voosassaii Je le pris sans amour, je le perds sans monnu« Sa main pour mon bonheur n'avait rien d'impoi
[tant En est-ce assez, seigneur, et vivrez-vous content?
ANTIOCHUS
Pour l'espérer jamais ma disgrâce est trop forte.